Open Access : les scientifiques poursuivent le boycott contre Elsevier

Antoine Oury - 05.11.2015

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La question de l'open access n'est pas neuve, dans les domaines de l'édition scientifique, technique et médicale. Néanmoins, elle occupe désormais un espace plus important auprès du grand public et des autorités, étant donné les capacités de diffusion d'Internet. Le groupe éditorial Elsevier, un des plus importants au monde, en fait régulièrement les frais : sa politique en matière d'accès ouvert est considérée comme trop restrictive par une partie de la communauté scientifique, qui n'hésite pas à le faire savoir.

 

Frankfurt Book Fair - Elsevier

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

La maison néerlando-britannique va devenir spécialiste de la gestion de crise : un nouveau boycott a été annoncé, cette fois par le comité éditorial de la revue Lingua, une référence pour la linguistique. Les 6 éditeurs et l'ensemble du comité éditorial, soit 31 personnes, ont décidé d'un commun accord de rendre leurs tabliers pour protester contre le refus d'Elsevier de proposer la revue en open access, ou accès ouvert. Leur démission sera effective dès le mois de janvier prochain, et les chercheurs ouvriront une nouvelle revue, Glossa, en accès ouvert.

 

La communauté scientifique dénonce avec de plus en plus de virulence le système des publications académiques : les chercheurs sont contraints de consacrer une partie de leur budget au paiement d'une publication dans un journal, tandis que leurs confrères du comité éditorial examinent leur travail sans aucune contrepartie. Johan Rooryck, professeur de linguistique du français dans une université néerlandaise, a même fait part de son salaire annuel, pour 2 ou 3 jours de travail au journal : 5000 €, « Autant aller retourner des burgers », remarque-t-il avec ironie.

 

Ce système éditorial a été dénoncé par plusieurs chercheurs qui ont créé des plateformes pirates, sur lesquels des articles sous droit étaient rendus disponibles gratuitement. Ces plateformes ont été fermées sur ordre d'un juge, en attendant le procès de leurs créateurs.

 

Aux Pays-Bas, justement, les chercheurs sont les plus virulents envers ce modèle qu'ils considèrent d'un autre âge : ils ont reçu le soutien du gouvernement néerlandais depuis novembre 2014. Le Secrétaire d'État à l'Éducation supérieure Sander Dekker avait alors fait part de la volonté du gouvernement : 60 % des publications scientifiques des Pays-Bas en accès libre d'ici 5 ans, et 100 % dans 10 ans. Environ 50.000 articles sont publiés chaque année dans le pays.

 

La chercheurs démissionnaires protestent également contre la pression exercée sur les bibliothèques : les groupes éditoriaux proposent désormais des « packs » de journaux, plutôt que des achats à l'unité. Si l'offre peut paraître alléchante en proposant plus de titres, l'effet pervers est que les établissements se retrouvent avec des journaux payés, mais finalement peu pertinents pour leur communauté de chercheurs.

 

Les boycotts des chercheurs sont plus fréquents, mais ne bouleversent pas vraiment l'édition académique, comme le confirme la réaction d'Elsevier à ces démissions : « Nous regrettons la démission des éditeurs de Lingua. Ils resteront à leur poste jusqu'à la fin de cette année, jusqu'à ce qu'une nouvelle équipe prenne la relève. Nous continuerons à travailler pour maintenir la qualité de Lingua. Lingua est largement accessible auprès de la communauté académique » assure Elsevier, qui précise que la revue dispose « d'options d'accès libre ».

 

Le groupe a en effet pu adopter quelques mesures en faveur de l'open access, qui sont toutefois jugées insuffisantes par une partie de la communauté scientifique. Les négociations se corsent généralement lorsqu'il s'agit de discuter la période d'embargo avant qu'un article soit en accès libre.

 

Preuve en est des avertissements postés par Stefan Müller, de l'Université libre de Berlin : « L'offre d'Elsevier pourrait vous convaincre, mais réfléchissez-y à deux fois : la réputation du journal a été construite par les chercheurs. Et elle est désormais transférée à la nouvelle revue », assure-t-il en prévenant qu'il ne recrutera pas des chercheurs ayant travaillé pour Elsevier...

 

« Nous travaillons pour eux en tant que comité éditorial (gratuitement), nous nous chargeons de l'aspect scientifique de la revue (souvent gratuitement), nous fournissons le contenu (gratuitement), et ils nous font payer des sommes folles pour la simple distribution », précise-t-il.

 

(via Inside Higer Ed)