Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Operation Pacman : "La chance, c'est Dieu qui se promène incognito"

Cécile Mazin - 03.07.2013

Edition - Librairies - Zalbac Brothers - polar - thriller


Cette semaine, ActuaLitté et les éditions Albin Michel vous entraînent dans le monde de la finance, avec un thriller publié par Karel de la Renaudière, Zalbac Brothers. Un monde entier à découvrir, et un polar qui campe dans les milieux bien connus de l'auteur. Un savant dosage...

 

 

– Essayez de comprendre, mademoiselle, je dois reprendre cet avion pour New York, maintenant. C'est une urgence absolue !

– Dans ce cas, je vous répète que vous n'avez pas le temps de quitter l'aéroport. Les passagers seront appelés dans moins de vingt minutes en salle d'embarquement.

– Quand décolle-t‐il ?
– Dans une heure.
Jean refait les calculs dans sa tête. Le pli à déposer, l'avion à reprendre. Même en prenant une mototaxi, le risque est trop important. S'il loupe le prochain vol, il devra patienter quatre heures de plus pour le suivant. Quatre heures décisives. Il soupire en enfonçant l'enveloppe dans la poche intérieure de son blouson.

– Bien. Voilà ma carte de crédit. Je repars maintenant.

 

Il ne lui reste plus qu'à appeler le King. Avec un peu de chance, on le prendra pour un dingue. Au téléphone, Susan est estomaquée.

– Vous dites que Bruce doit venir vous chercher sur le tarmac de JFK ?

– Oui Susan.

Zalbac brothers

– Et vous dites que vous n'êtes même pas allé déposer le pli qu'on vous a demandé d'accompagner jusqu'à Londres ?

– Exactement.

– Savez-vous combien coûte l'aller-retour New York- Londres en première ?

– Bien sûr, puisque je viens de régler un nouveau retour. Faites-moi penser à vous envoyer la facture !

Bruce décroche à la troisième sonnerie.
– Oui, Susan, qu'est-ce que c'est ? Je suis en réunion !
– Je sais. Mais c'est un code 4.
– Où ça ?
– On vous attend à JFK dans quatre heures. Le chauffeur

de la banque est prévenu.
– C'est la Maison-Blanche ?
– Pas vraiment ! C'est votre ex-stagiaire, il exige de vous

voir dès sa descente d'avion.

– Jean ?

– Exactement. Je n'ai absolument aucune idée de ce qu'il veut, mais je pense que vous devriez y aller.

 

*

**

 

 

Il se creuse la tête. Comment convaincre Bruce que cette histoire n'a pas été inventée de toutes pièces ? Au fond, il n'a pas entendu grand-chose de la discussion entre les deux Français, et ses connaissances sur les grands groupes pétroliers sont parcellaires. Il sait juste que le PDG de la Compagnie française de pétrole vient de finir de nettoyer « les écuries d'Augias », selon ses propres termes. Autrement dit, il a démantelé les réseaux africains clientélistes pour les remplacer par du vent. En réalité, Jean n'est certain que d'une seule chose : la date. Le 1er avril, ça ne s'invente pas. Il reste donc à Global Pétrole un peu moins de quatre semaines.

 

«La chance, c'est Dieu qui se promène incognito», disait Einstein. Pas question pour Jean de rater la balade ! Sous ses yeux, des feuillets noircis. Il s'agit d'une opération à cinquante milliards de dollars. En cas de succès, les partners de Zalbac rafleront une commission d'un demi-yard. Et combien pour lui ?

L'avion se met à vibrer, tandis que son train d'atterrissage se déploie. Jean s'étire, l'estomac noué. Il scrute les abords du tarmac par le hublot. Rien. Bruce n'est pas venu. Il ne l'a pas pris au sérieux. Il baisse la tête et suit le mouvement, en cherchant une idée pour rejoindre la banque au plus vite.

– Mr. Jean, Mr. Jean !

Le Français relève la tête. Un chauffeur en uniforme et casquette bleu nuit crie son nom au milieu des passagers, en brandissant une ardoise au nom de la banque. Son visage lui dit quelque chose.

– Il vous attend !

Le jeune homme reconnaît alors la Maybach bicolore dans laquelle il s'engouffre. La portière se referme en silence. Bruce Zalbac est en train de lire un épais rapport. Il lève la tête, enlève ses lunettes et les plie avec application.

– Vous vouliez me voir ?

 

 

*

**

 

 

« La défaite », titre le quotidien économique français Les Échos. Global Pétrole a remporté le morceau. Et lui, le deal. Quel tour prendra la suite ? Pendant quelques semaines, il a attendu que Bruce se manifeste, sans oser venir réclamer sa part du gâteau. Et puis, ce matin, Susan lui a demandé de les rejoindre à dix heures précises. Il finit son café à petites gorgées. Puis il se lève, enfile sa veste, ajuste sa cravate et se dirige vers les ascenseurs sans un regard pour ses collègues.

Quand il entre dans le bureau du grand patron, Bruce démarre au quart de tour :

– Ça fait combien de temps que nous nous sommes rencontrés ?

– Euh... Un peu plus de quatre ans, si je me souviens bien.

– Vraiment ? Je me souviens d'un petit con qui osait tout. Mais depuis... c'est bien fini tout ça, pas vrai ? On peut dire que tu es vite revenu dans le rang... Quel gâchis !

 

Jean est déstabilisé. Il pensait recevoir des félicitations, et voilà que son mentor lui reproche son manque d'audace ?

– Je ne comprends pas... Bruce, j'ai démontré que je pouvais tout oser, même en face d'un géant du pétrole, non ?

– Tu as osé quoi, dis-moi ? Écouter une conversation sans bouger le cul de ton siège d'avion et me la rapporter aussitôt ? Mais à toi, Jean, qu'est-ce que ça t'a rapporté ?

– Je ne l'ai pas fait pour ça, je pensais... je ne sais pas, votre estime, non ?

– Bullshit ! Pourquoi n'as-tu pas fait le siège de mon bureau avant de me filer quoi que ce soit ? Pourquoi n'as-tu pas posé tes conditions au moment où tu étais en position de force ? Comment as-tu osé me balancer ton idée sans faire monter les enchères à ton profit ?

– Je pensais que Zalbac était réglo et je...
– C'est une faute professionnelle !
– Je...
– Tais-toi ! C'est trop tard. Tu as commis une faute, tu mérites une sanction. J'ai décidé que tu ne toucherais rien. Pas un seul dollar sur ce deal. J'espère que ça t'apprendra à faire autrement la prochaine fois !

– Mais...

– Tu peux disposer. J'ai du travail. Susan, apportez-moi le dossier Hermitage Group, je vous prie !

 

Décidément, le King est plutôt doué pour retourner les situations. Jean fait quelques pas à reculons, décontenancé, puis sort du bureau en claquant la porte. Susan le regarde sans bouger, curieuse de voir ce qui va se passer.

– Qu'est-ce que vous faites ?
– Eh bien, je ne... Je dois... Je ne sais pas.
– Vous ne savez pas ? Après ce qu'il vient de vous dire ?

Jean regarde Susan qui lui fait les gros yeux, en désignant du menton la porte capitonnée. Bien sûr ! Bruce l'a viré ? À lui d'aller chercher ce qu'on lui doit. Et il exigera une prime par-dessus le marché ! Sinon, à quoi bon rester dans cette boîte ! Un demi-yard pour les partners de la banque et rien pour lui ? C'est ce qu'on va voir ! Jean frappe à la porte et entre pour la première fois sans attendre d'y avoir été invité. Le président de Zalbac Brothers est toujours debout, de dos. À travers l'immense baie vitrée, il contemple les toits des buildings dans le ciel de New York.

– Vingt secondes ! Tu as attendu vingt secondes avant d'entrer en force.

Il se tait quelques secondes, avant de reprendre avec un sourire en se retournant vers lui :

– C'est beaucoup trop !