“Opposer numérique et papier n'est pas très constructif” (Marc Levy)

Antoine Oury - 29.10.2014

Edition - Société - Marc Levy Culture Papier - livre imprimé numérique - auteur écrivain


Lorsque l'on évoque les nouvelles pratiques du numérique pour la lecture, l'écriture, et l'édition, il y a au moins deux bonnes raisons d'interroger Marc Levy. Premièrement, l'auteur réside aux États-Unis, ce qui lui donne un regard sur les situations de deux pays, voire deux continents, et, deuxièmement, parce qu'il fut l'un des premiers à proposer ses textes sous forme d'ebook. Raison subsidiaire : l'auteur est parrain de l'association Culture Papier, qui souhaite rappeler le rôle social et culturel du support.

 
 
Marc Levy, copyright Christian Geisselmann
 
 

S'il assume pleinement ses fonctions en tant que parrain, l'écrivain français installé aux États-Unis n'entend pas « devenir l'ambassadeur du papier » : « Je suis attaché au papier, à la fois par mes habitudes, mais aussi parce que mon père était éditeur de livres d'art : j'ai donc grandi, en quelque sorte, au milieu des imprimeries et des relieurs », explique Marc Levy.

 

L'action de l'association Culture Papier l'intéresse dans son objectif de faire valoir « ce que le papier peut porter, et que le numérique n'aura peut-être jamais, à savoir la confidentialité, la liberté totale et la déconnexion ». Culture Papier a ainsi publié la semaine dernière une vaste étude, qui mettait notamment ces points en valeur, dans la relation des Français au papier.

 

Dans son travail d'écrivain, Marc Levy utilise d'ailleurs sans accroc les deux supports, et les deux moyens d'accès à l'écrit et à l'information. « Tout dépend de ce que je suis en train d'écrire : lorsque j'écris une lettre à insérer dans un de mes livres, je l'écris à la main, sur du papier. Parce qu'il y a une sincérité immédiate, qui est peut-être plus perceptible, et parce que la rature raconte quelque chose : elle reste visible, comme une petite cicatrice dans le texte. » S'il écrit ses romans sur clavier, l'étape de la relecture et des corrections, pour l'auteur, s'effectue sur un exemplaire imprimé.

 

De la même manière, les recherches documentaires de l'écrivain ont considérablement évolué : « Pour mon deuxième roman [Où es-tu ?, publié en 2001, NdR], je faisais des recherches sur l'ouragan Fifi au Honduras, et j'avais écrit à des dizaines de journaux, pour obtenir des accès aux archives, aux photos, aux documents... De même, pour La Prochaine Fois [publié en 2004, NdR], je m'étais déplacé au Centre de recherche et de restauration des musées de France, pour passer deux après-midi avec eux. » 

 

À l'entendre, on se doute que cette partie de l'écriture, si elle peut se révéler fastidieuse, n'est pas des plus désagréables pour l'écrivain. « Évidemment, Internet a fourni un accès plus direct à l'information, même si elle n'est pas toujours vérifiée. Je me sers des deux pour mes recherches, en appréciant leurs particularités et leur complémentarité. »

 

C'est le mot d'ordre de l'écrivain dans son approche des deux supports : « Opposer les deux ne me semble pas très constructif. D'autant plus que nous avons une approche que n'auront pas, de toute évidence, les autres générations, qui auront lu et appris sur un support essentiellement numérique », précise-t-il.

 
Le numérique et l'édition : faire attention à certaines pratiques
 

Parce qu'il fut l'un des premiers à proposer ses livres au format numérique — et à dédicacer un lecteur ebook, pour ActuaLitté — Marc Levy n'est pas alarmiste lorsqu'il s'agit de numérique et d'édition. « J'ai passé ma vie à voyager, alors le format numérique m'a été très utile pour lire beaucoup de livres, des quotidiens, des hebdomadaires... », explique-t-il.

 

Il s'intéresserait plutôt aux changements numériques dans leur impact sur le rythme de publication des écrivains : « Aux États-Unis, beaucoup d'auteurs publient à grande fréquence des textes courts directement en numérique, qui ne passent pas par la case éditeur. On me demandait souvent comment je faisais pour écrire un roman par an : d'abord, écrire est mon seul métier, mais le fait de pouvoir se corriger sans réécrire ou de faire des recherches rapides sur Internet change également le rythme de publication. »

 

Ce qui est amusant, signale l'auteur, c'est que ce rythme plus rapide se rapproche des feuilletons que les écrivains du XIXe pouvaient produire pour différents quotidiens ou hebdomadaires.

 

Toutefois, il y a certaines limites : pas d'autopublication pour Marc Levy, par fidélité et loyauté à son éditeur, dont « le métier ne se limite pas au fait d'imprimer un roman ». Même s'il reconnaît, parallèlement, les vertus de ce nouveau canal de distribution.

 

La mobilité, aux États-Unis, clef du succès d'Amazon

 

Aux États-Unis, Marc Levy a été aux premières loges pour observer les évolutions des comportements, avec l'apparition du livre numérique : « Les Américains se déplacent en avion comme les Européens prennent le train », explique-t-il, « et cette mobilité a participé au succès d'Amazon et de son Kindle ». De plus, précise-t-il, les agglomérations du centre du pays, en étoile autour d'un centre où réaliser ses achats, ont également favorisé les achats chez le ecommerçant, « qui n'a pas la même importance dans les grands centres urbains, ou sur la côte Est ».

 

Comme d'autres observateurs, Marc Levy a d'ailleurs pu constater la résurgence des librairies de quartier, quand les chaînes pâtissaient plus de la concurrence d'Amazon.

 

Sur ce dernier, Marc Levy est plus vindicatif, sans s'ériger en porte-parole, encore une fois : « Je suis étonné que les écrivains français ne se soient pas plus mobilisés suite aux actions d'Amazon dans le conflit avec Hachette. » L'écrivain est signataire de la fameuse lettre du New York Times, dont il a publié une traduction personnelle sur son site.

 

Dans ce conflit avec le groupe d'édition, Amazon a ajouté des délais de livraison aux titres Hachette, modifié ses recommandations ou encore rendu les précommandes impossibles. « Amazon est un médecin génial, parce qu'il a permis à des millions de gens d'accéder à la lecture plus facilement, mais peut-on néanmoins tolérer qu'il séquestre certains de ses patients ? », s'interroge Marc Levy. « Si j'ai signé la lettre du New York Times, ce n'est pas pour Hachette, qui ne me publie pas, d'ailleurs, mais pour la cause des auteurs », souligne-t-il.

 

« Quand un libraire de quartier refusait de vendre un livre, on criait au tollé. Quand un distributeur ne représente que 0,0001 % du marché, et qu'il choisit d'appliquer des mesures répressives, tant pis pour ses clients, mais nous parlons ici d'Amazon, qui pèse pour 50 % du marché aux États-Unis. Apple a cédé aux mêmes pratiques de censure, sur décision d'un comité inconnu. Si on ne condamne pas lourdement ces pratiques, si on ne contrôle pas ces marchands, nous pourrions atteindre des sommets intolérables. »

 

« Il n'y a plus qu'à espérer que Jeff Bezos se rende compte de son erreur, et la reconnaisse », ajoute l'écrivain, pour qui il ne fait aucun doute que le comportement d'Amazon dans le conflit « relève de la censure, de la dictature et de l'abus de pouvoir ». Mais, comme sous tout pouvoir totalitaire, la résistance pourrait bien s'organiser : l'écrivain a ainsi vu apparaître, sur toute une variété de produits, des stickers « N'a pas été acheté sur Amazon »...