Orhan Pamuk soutient l'intellectuel et traducteur Murat Belge à son procès

Joséphine Leroy - 04.05.2016

Edition - International - Orhan Pamuk Erdogan Murat Belge - Orhan Pamuk Nobel - Turquie liberté expression presse


Orhan Pamuk, Nobel de littérature turc, a apporté son soutien à l'intellectuel Murat Belge, traducteur, professeur, critique et activiste, poursuivi pour « insulte » au président Erdogan et envoyé au tribunal ce 3 mai. La situation n’est plus tolérable pour l'auteur de Neige (éd. Gallimard, trad. Jean-François Pérouse) lui-même victime des procédures impulsées par le président turc. La médiatisation qui accompagne ce soutien permet de mettre en lumière les agissements liberticides du pouvoir en place contre la liberté de la presse, mais aussi contre la liberté d’expression en général. Et si ce sont principalement les intellectuels, écrivains et journalistes qui sont dans le viseur du gouvernement, tous les citoyens du pays sont en réalité susceptibles de faire l’objet de telles procédures. 

 

Orhan Pamuk

Orhan Pamuk en 2014

(Maka Gogaladze / CC BY SA-2.0)

 

 

Manifestement, le président turc n’accepte ni contradiction ni critique. Il a envoyé, ce 3 mai, l’écrivain Murat Belge, 73 ans, au tribunal. Il pourrait être condamné à quatre ans de prison à cause d’une chronique publiée en septembre 2015 dans Taraf, un quotidien turc. Dans la chronique, il suggérait que le président turc, élu à la tête du pays en août 2014, avait volontairement remis sur le tapis le conflit kurde dans un but électoraliste. Ironie du contexte : le procès se déroule le même jour que celui de la journée mondiale de la presse. Des ONG soulignent, avec inquiétude, plusieurs atteintes à la liberté de la presse sous la présidence d’Erdogan, comme le rapporte l'AFP. 

 

« J’écris depuis 40 ou 50 ans. C’est la première fois que je suis confronté à une allégation d’insulte », s’insurge Murat Belge. « Je suis devenu membre de l’un des clubs les plus fréquentés de Turquie. Le club de ceux qui insultent Erdogan », dit-il avec humour. Un humour tempéré par une grande lassitude dans le monde de la culture. « Je suis lassé de me rendre au tribunal pour défendre mes amis ou pour mes propres affaires judiciaires », confesse Orhan Pamuk, le prix Nobel de 2006. 

 

« Ils parlent de la “nouvelle Turquie”. La voilà la “nouvelle Turquie”, la continuation de l’ancienne Turquie. Les écrivains devant les portes de tribunaux », se désole encore une fois Orhan Pamuk, lui-même poursuivi en 2005 parce qu’il avait reconnu le « génocide » arménien, un terme qui a déplu à Ankara. À l’agence Reuters, le prix Nobel pense lui aussi savoir ce qui se trame politiquement derrière cette vague de procès : « Il ne s’agit pas d’injures envers le président. Tout cela sert à faire taire l’opposition politique, à apeurer le pays et ses habitants pour que personne ne critique le gouvernement. » 

 

Il a plusieurs fois dénoncé la situation catastrophique du pays : après l'attentat en octobre 2015, il avait pris la parole dans les colonnes du quotidien italien La Repubblica. Il y défendait l'idée, tout comme Murat Belge, que tout cela n'était que « calcul » et manipulation de l'opinion. Début 2016, il accusait l'Europe de complaisance envers la Turquie, l'Europe ayant invité le pays à collaborer dans la lutte contre l'État islamique et à aider l'UE dans la gestion de la crise des migrants. 

 

Les intellectuels comme les citoyens sont visés

 

Les intellectuels (académiciens et chercheurs) sont aussi ciblés. Erdogan a lancé des poursuites judiciaires à l’encontre de plusieurs d’entre eux, coupables pour lui d’avoir signé une pétition demandant l’arrêt de l’opération militaire engagée contre les Kurdes, au sud-est de la Turquie. Une partie d’entre eux a été arrêtée. 

 

Selon Reporters sans frontières, la Turquie arrive à la 151e place sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse. 2.000 citoyens auraient fait l’objet de procédures pénales pour « offense à l’encontre du président turc ». Pour beaucoup d’entre eux, les procédures aboutissent à des peines de prison avec sursis. Une exception : une femme avait été condamnée à onze mois de prison ferme pour geste obscène contre le président turc lors d’une manifestation en mars 2014, lorsque l’actuel président était encore Premier ministre, un poste qu’il occupait depuis 2003. L'illusion d'une « nouvelle Turquie », comme l'évoquait Orhan Pamuk, trouve peut-être son origine dans cette « continuation ». 


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : litterature...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782070344543

Neige

de Orhan Pamuk (Auteur)

Le jeune poète turc Ka - de son vrai nom Kerim Alakusoglu - quitte son exil allemand pour se rendre à Kars, une petite ville provinciale endormie d'Anatolie. Pour le compte d'un journal d'Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes portant le foulard. Mais Ka désire aussi retrouver la belle Ipek, ancienne camarade de faculté fraîchement divorcée de Muhtar, un islamiste candidat à la mairie de Kars.

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