Orsenna : “On a cru que la modernité c’était du ruissellement, en fait c’est de la polarité”

Antoine Oury - 06.02.2020

Edition - Société - Orsenna auteurs - erik orsenna senat - remuneration auteurs


Entendu aux côtés de Noël Corbin par la commission culture du Sénat pour dresser un bilan, deux ans après, des mesures du rapport qu'il a cosigné, l'écrivain Erik Orsenna a aussi été interrogé sur l'actualité littéraire la plus brûlante du moment, la situation des auteurs de l'écrit. Il a décrit une réalité complexe, qui bat notamment en brèche l'idée du « ruissellement » chère au libéralisme économique...

De gauche à droite : Noël Corbin, Erik Orsenna et Catherine Morin-Desailly
 

Devant les sénateurs membres de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication du Sénat, présidée par Catherine Morin-Desailly, Erik Orsenna s'est exprimé sur l'actualité récente qui touche les auteurs, entre la remise du rapport Racine, consacré à leurs statuts fiscal et social, et les revendications de la profession face à un secteur de l'édition en croissance.

« Mon éditeur, Jean-Marc Roberts, a fait pendant 30 ans une collection de qualité, les livres bleus chez Stock. La moyenne était à l'origine de 6000 à 8000 exemplaires vendus, contre 600 aujourd'hui, ce qui n'est plus rentable pour un éditeur. » Or, souligne Erik Orsenna en s'appuyant sur sa propre expérience, un écrivain qui vend à 600 exemplaires ne mérite pas moins d'être accompagné : « On arrive à créer sa propre marque quand on nous fait confiance. Mon premier livre, c'était 600 exemplaires : dans le monde d'aujourd'hui, mon deuxième n'aurait pas été publié, ou il aurait été mon second et je me serais arrêté. »

Aussi, pour l'académicien, l'enjeu ne réside pas tant dans l'augmentation des droits d'auteur — « Augmenter les droits d'auteur à 12 ou 14 % pour les gens qui vendent 1000 exemplaires ne changera pas grand-chose, sinon qu'ils seront encore moins publiés » — que dans un accompagnement des éditeurs sur la durée, de plus en plus rare dans le contexte actuel de l'édition.

La proposition de s'appuyer sur les revenus accessoires pour améliorer le niveau de vie des auteurs n'enthousiasme guère Orsenna, lui-même assez friand de ce genre d'intervention. « Les gens ont envie de voir les gens qui écrivent : là où il y avait une vingtaine de personnes avant, il y en a 300 désormais, et ce n'est pas forcément parce que je suis éventuellement plus connu », remarque-t-il.

« Mais si Modiano vient parler, on adore le lire, mais ce n'est pas forcément un orateur, un grand parleur », oppose-t-il. « Comment développer du vivant là où notre monde, c'est de la discrétion ? Développer du vivant alors que notre vivant à nous, c'est du face-à-face avec un objet, dans le silence et la réflexion ? » Autrement dit, tout écrivain ne peut pas, ne veut pas, parfois, multiplier les interventions et rencontres avec le public pour vivre de son art, contrairement à ce qui avait été suggéré comme une solution par la Société des Gens de Lettres, notamment.

Se disant passionné par ces questions, Erik Orsenna se félicite du débat actuel, « longtemps repoussé ». Pour lui, la littérature n'échappe pas à un mécanisme général, qu'il observe « dans tous les domaines ». « Il n'y a plus de classe moyenne. Certains ont réussi à développer des marques [...], d'autres n'en ont pas. Nous sommes dans un monde où il y a des gens connus, qui ont des marques, qui gagnent comme jamais, où il n'y a plus de classe moyenne, et où ensuite on trouve des esclaves. »
 

« On a cru que la modernité, c'était du ruissellement, alors qu'en fait, c'est de la polarité », termine l'auteur. Une fameuse théorie économique qui veut que la prospérité des plus riches bénéficie à l'ensemble de la société, remise sur le devant de la scène à la faveur de la politique d'Emmanuel Macron, qui s'y était pourtant déclaré opposé, malgré sa métaphore des « premiers de cordée », assez proche...

L'intervention d'Erik Orsenna est à retrouver ci-dessous, à partir de 1h26 environ.




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.