Orwell, "une Médiocrité Suprême" dans la langue anglaise

Clément Solym - 02.09.2014

Edition - International - George Orwell - Will Self - Langue anglaise


Entre écrivains, se tirer gentiment la bourre fait partie du métier : je vanne, tu vannes, mais à la fin, tout le monde s'embrasse. Pas certain cela dit que George Orwell puisse envoyer son gant à la figure de Will Self. Ce dernier attaque vertement la langue du créateur de Big Brother, comme d'une « médiocrité suprême ». Et ce, alors que les Britanniques tiennent Orwell pour un maître peu contesté.

 

 

University Commcerce Marketing Communications Photography, CC BY 2.0 

 


La provoc c'est chic, et Self a brillé. Orwell l'avait pourtant organisée, cette insurrection, considérant sa règle de « ne jamais utiliser un mot long, là où un bref suffira ». Or, Self incarne le type d'écrivain qui ne se prive au contraire jamais de déployer des champs lexicaux bien au-delà du langage commun. Pour le coup, deux écoles s'affrontent, et Orwell, incapable de se défendre, subira les affronts post-mortem.

 

Accablant « un didactisme évident », Will Self s'est lancé dans un exercice de déconstruction de la langue orwellienne : selon lui, chaque génération place sur un piédestal un écrivain plus ancien, et s'affilie à lui, pour en devenir l'élève. Or, la poétique minimaliste d'Orwell se poursuit avec l'idée « de ne jamais employer une expression étrangère, un mot scientifique, ou un mot argotique, si vous pouvez trouver à un équivalent anglais du quotidien ». De quoi considérablement appauvrir un texte ?

 

« Ce qui est curieux, dans cette période d'après-guerre, où nous avons eu de nombreux dirigeants politiques, nous avons une Médiocrité Suprême – George Orwell. » Et pour Self, pas faute d'avoir essayé à plusieurs reprises la lecture de ses œuvres, plus particulièrement les « quasi-reportages » que sont The Road to Wigan Pier and Down et Out in Paris and London – qui ont pourtant fait la réputation d'Orwell.

 

Autant de procédés littéraires relevés qui font frémir l'écrivain, parce que, selon Orwell, cité par ses disciples, rien ne doit finalement être écrit, si ce n'est « pas compréhensible par l'ensemble des lecteurs moyennement intelligents ». Et de poursuivre son énumération cinglante des défauts dans l'écriture orwellienne : rogner sur l'expression et la ramasser dès que c'est possible, etc.

 

Avant de conclure : « J'apprécie l'écriture de Orwell, autant que la prochaine talentueuse médiocrité. » Son intervention sur BBC radio 4 n'a pas manqué de se faire remarquer, mais selon le professeur Stephen Ingle, de l'université de Stirling, l'écrivain n'a finalement pas compris l'approche de George. Car au contraire, le maître encourageait à ne jamais employer de comparaison ni de métaphore que l'on a l'habitude de voir dans les livres. Et ce, justement pour renouveler la langue. « La compréhension n'est pas la même selon que vous vous servez de mots nouveaux. »

 

Quentin Kopp, membre du comité de la société Orwell l'assure : « Orwell dit que si l'on souhaite embrasser la richesse d'une langue, il faut utiliser les mots disponibles. Ne pas être paresseux. Et vous n'avez pas besoin de 14 propositions relatives dans une phrase pour vous faire comprendre. Je dirais qu'il [Orwell] est plus accessible que Will Self. »

 

Self conclut : « Orwell et ses disciples peuvent s'opposer au jargon ou aux mots complexes, mais ce qui sous-tend, ce sont de bons préjugés bien démodés contre la différence elle-même. »

 

Après tout, employer et citer Orwell est manifestement devenu un grand classique, depuis qu'Amazon s'emploie à détourner le sens de ses propos.