Oser le texte « À voix haute » : les auteurs s'enregistrent dans les studios d'Europe 1

Justine Souque - 23.01.2017

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« Le son de sa voix était net, plein, bien timbré ; une belle voix de basse, étoffée et mordante, qui remplissait l’oreille et sonnait au cœur », s’extasiait Rousseau (Les Confessions, Livre V, 1789). La voix au service du langage, une idée qui nourrit théories et littératures, mais qui est aussi un exercice mis en pratique grâce à des ateliers de formation.

 

Justine Souque, CC BY SA 2.0

 

 

Parmi eux, « À voix haute », sous la direction d’Esther Leneman, ancienne journaliste d’Europe 1, à l’origine d’émissions consacrées à la lecture, et membre du jury de l’association La Plume de Paon (engagée dans la promotion du livre audio).

 

De la difficulté et nécessité de lire son propre texte à voix haute

 

Nous avons interviewé trois auteures qui se sont prêtées au jeu de la lecture sonore dans les studios d’Europe 1 pendant deux jours intensifs, les 14 et 15 janvier. C’était le troisième atelier de formation « À voix haute », le premier ayant eu lieu en janvier 2016. « L’initiative est née à l’époque où le Directeur des programmes d’Europe 1 était une personnalité qui s’intéressait aux livres et à la lecture. On passait alors des extraits de livres audio et j’ai commencé à produire des enregistrements avec des auteurs. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte de la difficulté et de la nécessité de lire son propre texte », nous révèle Esther Leneman.

 

« Dans le monde anglo-saxon, ajoute-t-elle, l’école forme très tôt à l’expression orale. En France, on est plus inhibés. Les ateliers sont faits pour que les auteurs sortent de leur coquille, car le travail d’écrivain ne se résume pas à l’écriture solitaire devant un écran, c’est aussi, et de plus en plus, des lectures publiques, notamment en librairies. C’est pourquoi nos ateliers travaillent à la fois sur l’enregistrement en studio et sur l’interprétation d’un texte face à l’autre. »

 

Aujourd’hui, l’objectif est de proposer un atelier « À voix haute » par mois. La lecture sonore serait donc intrinsèque au métier d’auteur qui, une fois l’écriture achevée, se confronte à son public et souvent, comme le soulignait Esther Leneman, sans y être pleinement préparée, ce qui peut desservir son texte.

 

« Lire pour les autres ne s’improvise pas », évidence soutenue par tous les participants de l’atelier et, plus généralement, par tous les professionnels du livre audio. « En deux jours, on ne peut pas tout régler, devenir à l’aise dans son corps et dans son rapport au public, mais on se pose des questions, on ouvre le champ des possibles », confirme le comédien Michaël Abiteboul qui animait l’atelier de janvier.

 

De formation classique (École Régionale d’acteurs de Cannes), il a tourné dans des films et séries (Les Hommes de feu, de Pierre Jolivet ; Les Revenants de Fabrice Gobert...) et joué dans de nombreuses pièces de théâtre. Tandis qu’Esther Leneman veillait à la direction artistique de l’atelier dans son ensemble, le comédien, lui, assurait la préparation physique et mentale des auteures afin que chacune puisse repartir avec un enregistrement de qualité.

 

Michaël Abiteboul nous précise quels étaient les besoins de chacune : « Elles n’ont pas toutes la même expérience, je me suis donc adapté. Claire Burel avait déjà pratiqué théâtre et lecture publique, il fallait donc l’amener à dépasser ses limites. Pour Sophie Maurer et Sylvie Baussier, l’enjeu était davantage d’apprivoiser la lecture à haute voix. » C’est finalement tout le travail vocal en amont de l’enregistrement qui a permis aux auteures d’explorer ce qu’est la lecture sonore, de se familiariser avec elle.

 

Vers une lecture incarnée et vibrante ? Challenge accepted

 

Sophie Maurer, Claire Burel et Sylvie Baussier étaient toutes les trois motivées par la curiosité, et leurs projets. Sophie Maurer prépare en effet une lecture musicale, tandis que Sylvie Baussier souhaite s’entraîner afin de lire dans des lycées de Tokyo, Pékin et Séoul où elle est invitée en mars pour son roman jeunesse [NDLR : Le mystère du géant de Prague : le golem du ghetto, éditions Oskar, sélectionné pour le Prix Azimut].

 

Claire Burel, enfin, est hypnothérapeute, ce qui place la parole au cœur de son travail. Elle envisage également de prêter sa voix pour « La bibliothèque sonore ». Toutes les trois se sont montrées « passionnées » et « impliquées », comme le confirment Esther Leneman et Michaël Abiteboul, et ce dès le début de l’atelier. La première journée fut consacrée à l’appréhension d’un texte grâce à différents exercices qui ont permis aux auteures de se sentir en confiance. « Il y a, dans le fait de lire devant les autres, quelque chose de l’ordre du sacré, c’est un exercice solennel. Il fallait d’abord déconstruire cette idée grâce à des approches détournées, donner un aspect à la fois sérieux et ludique à la lecture », nous explique Michaël Abiteboul.

 

S’amuser avec le texte, mais et surtout avec les mots. « Il faut les mordre et les déguster ! », ajoute le comédien. Pour se préparer au rôle pédagogique qu’il tiendrait pendant cet atelier, il nous confie s’être plongé de nouveau dans L’Espace vide de Peter Brook (1977) et dans le travail de mise en scène de Stuart Seide. « Mais il y a la théorie, et puis il y a les personnalités en face de soi », souligne-t-il.

 

Les exercices qui ont le plus marqué les participantes étaient les plus déstabilisants : lire en chantant, en chuchotant, lire avec différents accents, lire quelques vers de Racine en frappant le comédien (avec son consentement, et dans le but de déverser ses émotions !), etc. « Nous sommes là avant tout pour mettre en avant la diversité de la lecture. Il y a plusieurs manières de lire un texte, qu’il soit extrait d’une publicité ou d’une œuvre littéraire. Nous testons des lectures créatives », nous explique Esther Leneman.

 

« On dépasse les contraintes de la ponctuation et de la syntaxe, on prend des risques et on se laisse surprendre pour laisser de la place à la spontanéité et à la sincérité. Tout est une question de juste mesure : quelle part de soi on peut laisser voir pour servir le texte, et quelles intentions lui donner pour éviter une lecture monocorde », complète le comédien. Le lendemain, Sophie Maurer, Claire Burel et Sylvie Baussier ont écouté un extrait de Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye (un clin d’œil aux trois auteures ?), lu par Dominique Blanc (Gallimard, coll. Écoutez lire, 2010), pour enfin s’essayer à la lecture de leurs textes.

 

Un atelier pensé et conçu pour ceux qui ont un lien avec l’écriture

 

Le point commun entre les participantes des ateliers est évidemment le fait d’écrire. Après l’expérience, les trois auteures nous dévoilent chacune leurs impressions, très contrastées : si certaines ont éprouvé plus de difficulté à lire leurs propres textes par rapport à ceux des autres, d’autres ont eu une lecture plus hésitante face à un texte qu’elles découvraient ; quand l’une d’elles revendique l’influence que cet atelier aura sur son écriture en assurant qu’elle lira davantage ses textes à haute voix, une autre ne fait pas de lien direct entre la phase de création et la lecture sonore ; une auteure préférerait lire elle-même son texte si celui-ci devait être adapté en livre audio alors que les autres délégueraient volontiers la lecture à un comédien, etc.

 

Il ressort de cet atelier des bilans divers et variés qui peuvent s’expliquer par la formation personnalisée qu’offre « À voix haute ».