Outrage à la pudeur : deux ans de prison pour un romancier égyptien

Cécile Mazin - 22.02.2016

Edition - International - romancier Egypte - prison condamné - sexe drogue


La Cour pénale du Caire (Égypte) a finalement condamné le romancier Ahmed Nagy, qui encourrait une peine de prison de deux ans. L’ensemble des charges retenues contre lui est finalement revenu en plein visage. Tout avait commencé avec la publication d’un chapitre de son roman, dans la revue Akhbar Al-Adab, et la plainte d’un lecteur.

 

Tahrir Square

Place Tahrir - Dinesh Bareja, CC BY 2.0

 

 

C’est un vrai casse-tête : d’un côté, l’ouvrage déjà publié par la maison Dar El-Tanweer, et de l’autre, la revue littéraire Akhbar Al-Adab, propriété d’Akhbar Al-Youm, structure éditoriale appartenant à l’État égyptien. Bien entendu, le chapitre publié contenait des scènes sexuelles, ce qui a valu la condamnation pour « outrage à la pudeur ».  

 

Alors que le romancier avait été acquitté en novembre dernier, le tribunal a changé d’avis, avec une condamnation à deux années de prison et 10.000 livres égyptiennes d‘amende pour le rédacteur en chef du magazine (1150 €). Lors de ce premier procès, plusieurs organisations non gouvernementales avaient vivement critiqué les termes qu’employaient les juges pour qualifier la situation. L’auteur aurait « violé le caractère sacré de la moralité publique », mais cette fameuse moralité était assez floue. 

 

Dans un communiqué, le Syndicat de la presse a demandé au procureur général de suspendre ce verdict qualifié d’inconstitutionnel. En l’état, il s’agit bien d’un texte de fiction qui échapperait logiquement aux condamnations prévues par la loi. 

 

Pour l’éditeur du roman, Dar El-Tanweer, le pays est devant un exemple caractérisé « d’atteinte à la liberté d’expression tout à la fois garantie par la Constitution, et à plus forte raison, ce qui a motivé la révolution du peuple d’Égypte ». 

 

Plusieurs médias indépendants locaux ont d’ailleurs pris position, en publiant une déclaration commune. « L’État essaie de toutes ses forces de détruire l’esprit de ses fils : en les effrayant, en les arrêtant, et en les coulant dans un moule unique. Ses ennemis ne sont pas simplement les dirigeants de l’opposition et les opposants politiques, mais également toute personne qui est en mesure de penser différemment. »

 

L’avocat d’Ahmed Nagy, Mahmoud Othman, s’étonne de ce revirement : « L’accusation a resservi exactement le même argument que dans le premier procès, et, pourtant, il a cette fois été déclaré coupable. Ceci est contraire à la Constitution. Son article 67 protège tous les artistes de la prison. Nous avons l’intention de faire appel. »

 

Pour tout crime, les personnages du roman fument du cannabis, ont des relations sexuelles et se promènent librement en ville. Sauf que sexe et drogue ne sont pas supportables pour le gouvernement. 

 

« Le verdict d’aujourd’hui est une parodie de liberté d’expression et de justice en général. Il intervient dans un contexte de répression plus fort, qui a conduit à ce que des universitaires soient arrêtés à l’aéroport, au harcèlement des dessinateurs pour leurs créations, ou le pillage des maisons d’édition », déplore Mai El-Sadany, expert du droit égyptien au Robert F Kennedy Center for Human Rights de Washington DC. 

 

(via Daily News Egypt, Guardian)

 

Ahmed Nagy avait pris part, avec Pauline Beugnies et Ammar Abo Bakr, à un ouvrage bilingue publié aux éditions Le Bec en l’air, intitulé Génération Tahrir. Cinq années après le soulèvement en Égypte, le livre brossait un portrait de la jeunesse en Égypte. Les photographies de Pauline Beugnies, qui vivait au Caire pendant le soulèvement, dialoguent avec les dessins percutants de l’artiste Ammar Abo Bakr et les textes du journaliste Ahmed Nagy. Ensemble, ils restituaient alors, « avec énergie et optimisme, une part décisive de l’histoire en train de s’écrire ».

 

Extrais de Génération Tahrir © Le Bec en l’air