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Outrage : roman “d'une humanité terrible” dont l'existence dérange

Nicolas Gary - 18.08.2017

Edition - Les maisons - romans choquer blogosphère - livre romance violence - thèmes choquant lecture


Sorti ce 17 août, le roman de Maryssa Rachel a fait sensation : les réseaux, très rapidement, ont basculé de l’étonnement à la consternation, puis versé dans l’indignation. Dans la veine New Romance, option très sombre, le roman provoque une levée de boucliers terrible : zoophilie, inceste, pédopornographie... rien que ça.


 

 

Chose étonnante : les éditions Harlequin avaient amorcé une collection de Dark Romance, avec des sujets parfois très sensibles, mais sans avoir soulevé autant les foules. Hugo et Cie a manifestement frappé plus fort avec Outrage. Voilà 24 heures que la blogosphère littéraire fait part de commentaires, diffuse des extraits : bref, une campagne de démolition dans les règles.

 

Maryssa Rachel avait laissé un message sur Facebook, pour évoquer le sort de son héroïne, Rose. « Ce bouquin n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il est destiné à un public plus qu’averti qui dévore les romans de “sales réalités” et pas les “new roman” ou les bouquins à l’eau de rose. La seule “eau de Rose” que vous y trouverez sont les larmes, l’urine et la cyprine versées par l’héroïne ! »

Rose et Alex, c'est avant tout une histoire d'amour, mais destructrice, violente – on penserait à 50 Shades of Grey, assez rapidement, mais le roman est bien au-delà d'une romance SM, le fameux Mommy porn avancé à l'époque de la sortie des livres de EL James.
 

SADIQUE, PERVERS, PERTURBÉ, pas moins
 

Le texte évoque des scènes d’attouchements et de rapports sexuels sur mineur, mais à aucun moment tout cela ne ressemble à une apologie ni même une caution. « J’ai connu la jouissance, petite fille, par la main des adultes », explique Rose. Elle le constate, amère, plus qu’elle ne le revendique... On rentre dans une forme de perversion racontée, avec des détails choquants et le livre va très loin : est-ce tolérable ?

 

Mais les réactions de Twittos sont virulantes, ici une parmi d'autres : 

 

 

D'autres réactions sont sans appel : « Il faut vraiment être SADIQUE, PERVERS et psychologiquement PERTURBÉ pour lire une histoire pareille », peut-on lire, parmi les commentaires laissés sur Amazon. Unanimement, les différents reproches pointent l’absence d’avertissement, redoutant que l’on puisse laisser des mineurs accéder à ce roman. 

 

La maison mettait pourtant en garde, par la voix de l’éditeur du livre, Franck Splenger : « Outrage c’est le livre de la démesure amoureuse et de l’urgence sexuelle pour réparer les dégâts de l’emprise. C’est le livre de la perte de contrôle et de l’abandon, du renoncement et de l’instinct de survie. Maryssa Rachel parle à nos sens, à notre animalité, dussions-nous en mourir. » 

 

Problème, ce texte n’est pas ouvertement accessible au public, ne figure pas directement dans le livre. « Le message de Franck Spengler accompagnait le communiqué de presse, et a été communiqué aux journalistes. Nous avions également joint trois questions posées à Maryssa Rachel pour contextualiser davantage cette parution », précise Hugo & Cie à ActuaLitté.

La maison concède d'ailleurs un problème d’identification auprès des lecteurs : avoir publié le livre chez Hugo Roman plutôt qu'aux Éditions Blanche peut avoir induit les lectrices en erreur, et choqué. 
 

"Une humanité qu'on ne voudrait pas voir" 


« Il faut tout de même se rendre compte qu’on en est là, en 2017... », s’étonne l’éditeur, joint par ActuaLitté. Et de rappeler que, vingt ans plutôt, il publiait le livre d’Otto Ganz, La vie pratique. Roman. « Y figuraient toutes les perversions sexuelles existant que le personnage allait explorer. Ce livre allait tout de même nettement plus loin dans l’observation et la description des dépravations. »

 

Certes, mais est-il vraiment utile d’évoquer ce passé ? « Le procès en sorcellerie que l’on fait au livre de Maryssa, c’est celui intenté à Flaubert pour Madame Bovary en 1857 – je ne mesure pas les qualités littéraires. Simplement, à cette époque, on avait refusé que le romancier puisse avoir le droit de raconter une histoire possible, crédible, quelque chose qui pouvait arriver. »

 

Et de souligner que le roman de Maryssa Rachel « met sur le papier des choses dont on ne voudrait pas qu’elles existent. C’est une humanité terrible, terrifiante qui est présentée ; même si elle est petite et marginale, elle existe ». 

 

Des personnages dérangeants, une histoire d’amour qui finit mal – et donne envie de ne jamais être amoureux, si ça doit ressembler à cela. « Oui, mais ce sont des réactions humaines, c’est ce miroir qui perturbe : personne n’accepte que cela puisse être. » 



« On reconnaît les grands textes aux polémiques qu’ils provoquent. [...] Ces textes vont fouiller au plus profond de nos tabous, de nos angoisses et surtout, ils nous interrogent sur ces parts de nous-mêmes que l’on ne voudrait pas connaître. »


 

Or, « c’est avant tout un matériel romanesque : pourquoi le reprocher », s’interroge l’éditeur. « Je compare son livre à des textes de Virginie Despentes, et tout le scandale de Baise-moi. Mais de la même manière, rien n’est écrit pour donner envie : aucune incitation à l’inceste, ni rien de ce genre. C’est cela qu’il faut observer. » 

 

La nuance est bien là : ce qu’une société réprouve, pour protéger l’enfance, et que ce le romanesque a le droit de décrire. « Maryssa écrit ce qu’il ne faut pas dire, qui est terrible pour une société. » Et sans aucune apologie ni éloge de l'inceste, de la zoophilie ou autre, comme on le lit sur les réseaux sociaux...
 

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Quant à l’application d’un bandeau d’avertissement ? « Je n’y suis pas favorable : si on lit, si on sait lire, la quatrième de couverture, et le titre, on a déjà un bon aperçu de ce qui va se trouver dans le livre. Flanquer un bandeau un peu faux-cul, comme l’histoire des paquets de cigarettes avec “Le tabac tue”, si cela doit devenir la norme, je m’y plierai. En attendant, non. »

 

“J’ai écrit une histoire comme j’aurais voulu en lire.” (Maryssa Rachel)


C’est là tout ce que revendiquait Maryssa Rachel : une pure fiction. « [J]e me suis majoritairement basée sur les fantasmes des hommes et des femmes [...] pas de ces fantasmes redondants et mielleux version “hmmm, il était si beau dans son costume trois pièces, j’ai envie qu’il me prenne contre le mur, oh oui oh oui...” [. P]lutôt de ces fantasmes indécents, honteux, inavouables, de ceux qui donnent envie de vomir avant de faire “éclabousser” la jouissance sur des draps sentant l’assouplissant. »

Ainsi, le livre s’adresse « à tout le monde, à partir du moment où ils ont plus de dix-huit ans et qu’ils ont l’esprit ouvert... Je n’écris pas pour faire rêver ni pour offrir des histoires mielleuses à souhait, je crois que je ne sais pas faire ce genre d’histoires », précisait l'auteure. « J’ai du mal à brosser le lecteur dans le sens du poil, je préfère le provoquer, le chambouler, le perturber, le faire réagir... Je ne veux pas être étiquetée auteure érotique, mes écrits ne sont pas masturbatoires... »
 

À ActuaLitté, elle précise : « Ce sont des récits de femmes victimes de l’inceste qui m’ont aidée dans l’écriture. Une majorité d’entre elles témoignait de ce qu’elles pensaient normal de faire l’objet d’attouchements ou d’actes sexuels. Ce n’est qu’avec le temps que la honte et la colère surviennent, quand elles ont pu prendre conscience. Et pour certaines venait alors cette question : “Comment ai-je pu éprouver du plaisir ?”. »

 

Le personnage de Rose, qui a commencé dans le premier ouvrage, Décousue, sorti l’an passé, résulte ainsi d’une construction multiple. La question de l’autobiographie lui avait déjà été posée, lors de cette première parution : « J’ai moi-même vécu une relation amoureuse mortifère, qui m’a inspirée pour présenter la toxicité de ce que vivent Rose et Alex. Pas avec cette intensité ni dans de telles proportions cela dit. » 

 

Une sale réalité, pas du rêve
 

Se sont ensuite greffés des récits de fantasmes, pour construire toute la trame narrative. « À aucun moment je ne fais dans la romance, plutôt dans le dirty realism. Contrairement à la romance, où des femmes adulent des hommes riches et beaux, mes personnages puent, ils sont laids, et ce qu’ils ont vécu peut être hideux. Rose est un personnage profondément dérangé, souffrant de graves problèmes psychologiques. Ils sont exacerbés, mais ce n’est pas une provocation gratuite : j’écris pour dénoncer ce qui existe. Je présente une sale réalité qui existe, je ne fais pas rêver. »

 

Et de revendiquer des lectures comme John Fante, Bukowski, Deforge ou Sade – entre autres. « Des littératures qu’on a oubliées, et qui peuvent être choquantes. Mais attention : affirmer que mon livre n’est pas pour tout public, et en disséminer des extraits à tout bout de champ sur les réseaux sociaux, c’est certainement plus dangereux encore. Parce qu’un enfant qui irait en librairie et le trouverait, ce serait en soi étonnant. Un enfant sur internet, sans surveillance, c’est déjà plus fréquent. »


La conclusion appartient au livre : « L’amour, le seul, l’unique, celui dont on n’oubliera jamais le nom, porte les stigmates de nos plus terribles douleurs. L’amour, le seul, l’unique, celui dont jamais on n’oubliera l’histoire, peu importe la durée, est l’amour le plus torturé, le plus sévèrement destructeur. »


Maryssa Rachel – Outrage – Hugo Roman – 9782755635720 – 17,95 €