Ouvrir des horizons de lecture : quand un prix littéraire sert la bibliodiversité

La rédaction - 23.05.2017

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Les libraires sont rarement à l’initiative de prix littéraires. Certaines enseignes de grandes surfaces culturelles ont lancé leur prix (Leclerc, Fnac, Relay), et le fameux prix des libraires existe depuis 1955. Canal BD, les librairies Sorcières, les Maisons de presse organisent leur prix, mais le jury est composé de libraires. Aucune librairie n’a lancé de prix de lecteurs. Aucune ? C’est compter sans la librairie Lignes d’horizons à Saujon (Charente), qui tente l’aventure depuis 2008... 



ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Lignes d’horizons : une librairie comme un pari fou, tenue à bout de bras par une femme ancrée dans ses convictions et généreuse pour ses lecteurs. Danièle Gay offre un espace dédié à la littérature de qualité dans une petite ville de 7 000 habitants, coincée entre Saintes et Royan. 
 

Sept années durant, elle a proposé un prix littéraire à ses lecteurs : loin de faire comme tout le monde, elle a choisi de récompenser non pas un titre, mais un éditeur. Non pas les éditeurs du pavé parisien, mais les « petits », les « indés », ceux qui ne bénéficient pas d’une visibilité à la hauteur de leur travail. 
 

« Je constatais en magasin combien il était difficile de capter l’attention des lecteurs sur des titres dont ils n’avaient jamais entendu parler avant. C’est plus facile de défendre un livre, même mal connu, d’un éditeur déjà repéré. Mais pour les petits éditeurs, c’est mission quasi impossible. » 

 

Comment donner à lire, au-delà d’un ouvrage, le travail de l’éditeur, dont le public, la plupart du temps, ne comprend pas le rôle ? Créer un prix a semblé à Danièle une façon « facile » d’obliger à la lecture : « Sur un salon, on n’est pas sûr que les lecteurs achètent et lisent les livres proposés, alors que pour attribuer un prix, il faut avoir lu ! » 

 

Alors Danièle se lance et décide de créer le prix Lignes d’horizons. Trois éditeurs sélectionnés par ses soins, au gré des coups de cœur et des découvertes de catalogues. Autour d’elle, une équipe de huit lecteurs volontaires, des motivés dévorant plus de 20 titres chacun pour sélectionner les deux livres censés représenter au mieux chaque catalogue. 
 

La sélection finalisée est proposée à la lecture pendant près de six mois. Les lecteurs pouvaient au choix acheter les ouvrages ou les emprunter : plusieurs jeux de livres étaient prêtés par la libraire et des bibliothèques partenaires. 

 

« Par le biais d’un système de points, les lecteurs étaient invités à noter la qualité des ouvrages (maquette de couverture, papier, mise en page, typo), la pertinence du choix éditorial à travers la qualité d’écriture (en tant que lecteur, on peut reconnaître la qualité d’un texte même sans l’aimer) et enfin leur préférence de lecture. »

Une démarche visant à faire comprendre et apprécier le propre du travail de l’éditeur. « Mais nous nous sommes rendu compte que les gens notaient les deux premiers critères presque uniquement en fonction de leur appréciation de lecteur. Il leur était difficile de faire la part des choses. » 
 

Au bout du compte, le prix a rassemblé certaines années une soixantaine de lecteurs, dont une bonne partie se retrouvait pour la soirée de remise du prix, à la librairie. Les trois éditeurs sélectionnés étaient présents et aucun ne connaissait le résultat avant la fin de la soirée. « Ils jouaient le jeu sans problème. » Les éditions Vent d’ailleurs, Elysad, la Ramonda, parmi les derniers lauréats, ont ainsi pu dialoguer avec un public mobilisé, connaisseur puisqu’ayant lu leurs ouvrages et réfléchi à leur qualité, dans un échange beaucoup plus riche que dans la plupart des rencontres en librairie.

 

En 2016, déménagement de la librairie oblige, le prix est laissé en jachère. L’occasion de réfléchir à son évolution. « Ce n’est pas évident de renouveler les lecteurs dans une petite ville comme Saujon ! Je vois bien que la participation commençait à décliner avec les années. Je songe au rythme à donner (tous les deux ans ?), à une thématisation annuelle, à un allégement du travail du comité de sélection »

Si la forme reste encore à affiner pour l’édition 2017 (qui a été lancée en janvier pour une remise du prix en juin), la conviction de la libraire est intacte. « C’est un événement important pour moi parce qu’il permet d’inscrire les relations dans la durée, avec les éditeurs (que je garde en fonds après), avec les lecteurs. » Une belle idée, qui fait d’un modeste prix littéraire l’occasion de faire entendre des voix différentes. 

 

Par Mathilde Rimaud

 

En partenariat avec l'agence Ecla