Ouvrir les bibliothèques le dimanche : Aurélie Filippetti en avant-poste

Nicolas Gary - 15.02.2015

Edition - Bibliothèques - bibliothèques ouverture dimanche - Assemblée nationale - Aurélie Filippetti


2014 avait été consacré par l'ancienne ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, Année des bibliothèques. Pour certains, cela démontrait qu'il n'y avait définitivement plus d'argent dans les caisses de la rue de Valois. Redevenue députée de Moselle, elle a pu défendre son sous-amendement, n° 3289, dans le cadre du travail le dimanche, pour proposer l'ouverture des bibliothèques, en même temps que des commerces.

 

 

 

« Un sujet d'intérêt général », assurait la députée durant les débats autour de loi Macron, poursuivant sa démarche d'ancienne ministre en faveur de l'ouverture des bibliothèques le dimanche. Sauf que depuis que l'idée a été lancée, à l'occasion du Salon du livre de Paris 2014, les mêmes questions sont revenues sur le tapis : des contraintes budgétaires fortes et des difficultés sociales non négligeables. Deux choses indissociables : pour ouvrir plus, il faut des moyens, financiers et humains, et pour chacun entamer des négociations avec les représentants du personnel, pour clarifier les modalités d'ouverture. 

 

Participer à "l'émancipation individuelle"

 

À l'Assemblée, ces problématiques concrètes effleurent sans handicaper, raison pour laquelle l'apparition de l'amendement d'Aurélie Filippetti a été vue comme un bienfait. En même temps que l'ouverture des commerces, ouvrir les lieux de prêts sera donc une prérogative des conseils municipaux, qui pourront désormais ouvrir le débat avec la collectivité. L'amendement a été adopté hier en milieu de journée. 

 

« Nous avons tous insisté, au cours du mois difficile que nous venons de traverser, sur l'importance qu'il y avait de donner accès aux jeunes à la culture, à l'éducation, au livre, pour s'émanciper et s'éduquer », précisait la députée. Et bibliothèques comme médiathèques incarnait alors ces espaces de transmission de savoirs, à privilégier pour « l'émancipation individuelle ». 

 

Il ne s'agissait pas, se défendait la députée, de placer la culture sur un plan inférieur aux activités commerciales : de la sorte, les instances délibératives, au niveau municipal ou intercommunal, pourront s'emparer du sujet et prendre leurs décisions en conscience. 

 

« Or un grand nombre de Français pratiquent leurs activités culturelles dans le premier réseau culturel de France, qui est d'ailleurs l'un des plus denses au monde : le réseau des bibliothèques et médiathèques qui irriguent notre territoire », expliquait-elle au cours du débat. Tout en soulignant que les bibliothèques étaient également des pourvoyeuses de connexion à internet pour le public. 

 

L'amendement poursuivait également la mission dont s'est investie notamment l'association Bibliothèques sans frontières, pour une meilleure accessibilité des lieux. Pour Emmanuel Macron, le projet de la députée participait pour « encourager l'accès des Français à la lecture et à la culture ». 

 

Et pour le financement, on attend le dimanche aussi ?

 

Jean-Frédéric Poisson, UMP, n'aura pas été tendre avec la députée de Moselle, considérant qu'il s'agissait là de « sauver certaines apparences qui sont mises en danger par l'économie générale du projet de loi… ». Selon lui, rien à ce jour n'empêche un conseil municipal de poser ces questions sur la table, sans qu'il soit besoin de loi. Et non sans sarcasmes : « Ce n'est pas avec un amendement comme celui-là que nous allons corriger le tir, même si je peux comprendre qu'après être allé au supermarché le dimanche, il serait bon d'aller lire quelques bandes dessinées à la bibliothèque municipale. »

 


 

 

Ministre, Aurélie Filippetti avait envisagé une modification de la Dotation globale de décentralisation, afin d'intégrer les coûts occasionnés, tout en mettant en place une concertation entre les collectivités et les ministères impliqués. Ces propositions n'étaient toutefois envisagées que pour Paris et la petite couronne, considérant que la demande y était plus forte, certainement. Il ne s'agissait cependant, en mars 2014, que d'étendre les horaires d'ouverture des établissements. Pour l'instant, cet élan n'aurait pas tout à fait abouti.

 

Or, au cours de la discussion, le député Vercamer, UDI, posera la question tout de go : ouvrir les établissements le dimanche, « cela signifie-t-il que les agents des bibliothèques verront leur rémunération doublée ? » Par ailleurs, il se pourrait que le projet, qui sera examiné par le Conseil constitutionnel, « soit contraire au principe de libre administration des collectivités territoriales », précisera Caresche.

 

Ce financement pourrait alors passer par une taxe des magasins de luxe, proposera le député Cherki, « des grandes enseignes à qui vous allez permettre d'ouvrir le dimanche dans les ZTI ». Car, si l'on offre au conseil municipal de débattre de la question, encore faut-il déterminer les moyens qui lui seront confiés pour financer l'ouverture dominicale. 

 

Dominicale et épineuse ouverture 

 

Depuis longtemps la question des horaires d'ouverture de ces lieux est au cœur des raisons de la désertion : les bibliothèques sont fermées aux horaires de repas, le dimanche, à partir de 17 h 30, les rendant inaccessibles à une grande partie des utilisateurs. Frédéric Mitterrand s'était également penché sur la question en 2010, avec 14 propositions pour développer la lecture : ministre de la Culture, il envisageait une aide de 250.000 € pour que dans une cinquantaine de grandes villes les lieux puissent être plus largement ouverts, en termes d'horaires. 

 

Dans le cadre du rapport de 2012, remis par Dominique Arot, doyen de l'Inspection générale des bibliothèques (IGB), il apparaissait crucial de prendre en compte que l'ouverture dominicale n'était pas un bienfait sur l'ensemble du territoire. Et tout particulièrement, qu'« une négociation sur les contreparties est toujours nécessaire », avec les personnels. Si la question du financement est évidemment cruciale, il faut rappeler, une fois de plus, que l'accès aux bibliothèques est un enjeu de société, un pari que l'on fera sur l'avenir. Mais qu'à ce titre, l'intervention de l'ancienne ministre jetait plus de poudre aux yeux qu'elle n'apportait d'eau au moulin des réflexions.

 

Pour mémoire, Aurélie Filippetti avait également défendu l'ouverture « de toutes les activités et commerces culturels le dimanche et notamment les librairies. Parce que c'est aussi un moyen pour nos libraires de faire concurrence aux grands sites de ventes en ligne, si vous voyez à qui je pense, qui font une grande partie de leur chiffre d'affaires le dimanche. Et d'ailleurs, à Paris, il y a un grand nombre de librairies qui sont ouvertes le dimanche. On a besoin d'avoir une souplesse sur l'ouverture des librairies le dimanche. Je pense que ce sera apprécié de tous, ce sera un moyen de soutenir nos librairies de quartier ».

 

La vidéo présentée ci-dessous est d'ailleurs extrêmement incomplète, faisant totalement abstraction des éléments de contradiction apportées à la députée. On pourra retrouver les échanges à cette adresse.

 


 

 

Pour approfondir, voici l'extrait du discours d'Aurélie Filippetti, du 24 mars 2014, évoquant notamment la question d'une plus grande ouverture des établissements de prêts.

 

Sur ce point, l'association Bibliothèques sans frontières a lancé en tout début d'année un manifeste en faveur d'une plus grande ouverture des bibliothèques françaises. J'ai immédiatement répondu qu'il s'agissait d'une véritable question et d'un défi à relever collectivement, car il y va du sens de la mission de service public des bibliothèques. Et je ne suis pas de celle qui oppose « ouvrir plus » à « ouvrir mieux ». Oui, la question des horaires d'ouverture n'est pas la seule question du niveau de service que les élus doivent interroger. Oui, cette extension a généralement un coût supplémentaire et entraîne une réorganisation profonde des modes de travail ; l'extension des horaires d'ouverture a aussi des implications sociales sensibles, lorsque l'on parle notamment d'ouverture dominicale. Mais comment ne pas faire le lien entre la sous représentation des actifs dans les bibliothèques et les horaires d'ouverture et comment méconnaître que les expériences d'ouverture plus larges, comme à Rennes, se traduisent par une augmentation sensible de la fréquentation et par un élargissement des types de public touchés ?

Afin de répondre à cet enjeu, je souhaite prendre trois initiatives.

Tout d'abord, le ministère fera paraître en fin d'année 2014, en partenariat avec l'Association des bibliothécaires de France, un guide pratique à destination des collectivités locales sur les horaires d'ouverture en bibliothèque qui exposera les différents éléments à bien prendre en compte pour parvenir à améliorer les conditions et les horaires d'ouverture d'une bibliothèque. Dès à présent, le ministère diffuse sur ce Salon une plaquette « Bibliothèques : ouvrir plus, ouvrir mieux » qui brosse de manière sommaire un certain nombre de pistes pratiques sur le sujet.

Ensuite, je souhaite que puisse s'engager avec les collectivités locales un débat sur le fonctionnement de la dotation globalisée de décentralisation dédiée aux bibliothèques : pour ma part, lorsque la question de l'extension des horaires d'ouverture est intégrée dans un projet global d'amélioration du niveau de services et d'adaptation aux usages de la bibliothèque qui puissent faire référence –je ne sais pas s'il faut parler de label mais c'est un peu l'idée- je trouverais légitime que l'Etat puisse intervenir en soutien financier, pour une période bien déterminée, pour la prise en charge partielle des surcoûts liés à cette recherche d'excellence dans l'adaptation aux besoins des usagers : il s'agit de donner l'impulsion. Ce dispositif, s'il était jugé judicieux par les élus –et la journée de débat politique de l'automne pourra être l'occasion d'approfondir ce point–, pourrait être élaboré en concertation avec le ministère chargé de l'intérieur et des collectivités locales.

La 3ème initiative est connexe mais toutefois liée à la question des horaires d'ouverture. Elle concerne la situation particulière des places de lecture à Paris et en Petite-Couronne, où la demande est extrêmement forte. Je propose aujourd'hui aux deux bibliothèques nationales, aux collectivités territoriales comme à nos partenaires de l'enseignement supérieur et de la recherche, la constitution d'un groupe de travail chargé de proposer d'ici la fin de l'année des mesures de coordination des actions voire des horaires des bibliothèques. Il s'agit de voir comment mutualiser au mieux les moyens pour rendre un meilleur service.