Ouvrir les commerces culturels le dimanche : le Sénat convaincu

Nicolas Gary - 05.05.2015

Edition - Librairies - dimanche ouverture - commerces culturels - Fnac Amazon Leclerc


La question du travail dominical continue d'agiter les parlementaires, pour preuve cette nouvelle embardée au Sénat, où, dans le cadre de la procédure accélérée, des sénateurs UMP y reviennent. Dans un amendement, ces derniers proposent de modifier le Code du travail, dans les discussions portant sur le projet de loi Croissance, activité et égalité des chances économiques. Un discours fort inspiré, qui ravira le grand patron de Fnac...

 

 

Alexandre Bompard - Prix Fnac BD 2015

Alexandre Bompard, ActuaLitté CC BY SA 2.0 

 

 

Depuis quelque temps, Alexandre Bompard, PDG de Fnac, ne cesse de le clamer : la concurrence sur la vente de livres, avec internet, tourne en défaveur des magasins physiques, qui n'ont pas la possibilité d'ouvrir le dimanche. Ou presque. Il avait également affirmé, chiffre démenti par l'ancien PDG de la société, que 25 % du CA d'Amazon seraient réalisés le dimanche. « Ouvrir le dimanche des magasins culturels dans lesquels les gens peuvent se promener, feuilleter des livres, cela crée aussi du lien social en centre-ville », jurait alors Alexandre Bompard. 

 

Et depuis, le PDG a poursuivi sa croisade, rappelant l'importance de pouvoir rivaliser avec la vente en ligne – avouant alors que le site de FNAC ne serait pas en mesure de répondre à cette concurrence ? –, le travail dominical était primordial. 

 

Conflit : face à lui, Michel-Edouard Leclerc tenait un tout autre discours. « Nous ne militons pas pour l'ouverture le dimanche », lance-t-il. « Le public veut tout, mais les salariés ont aussi droit à un jour de repos. Idéologiquement, je ne suis pas axé pour le dimanche, mais dans notre société actuelle, c'est encore le dimanche que la plupart des gens peuvent se retrouver. Autant je peux comprendre que des magasins de bricolage, de jardinage, pour des achats lourds, puissent ouvrir le dimanche, autant un libraire spécialisé, un espace culturel ou une Fnac en province, je ne suis pas sûr que cela se justifie », estimait le PDG, interrogé par ActuaLitté

 

100 % des lecteurs ont ouvert un livre

 

Quid, alors, de l'amendement des sénateurs, dans ce contexte ? Ces derniers proposent tout simplement que soit les commerces culturels qui bénéficient d'un droit d'ouverture dominical. « Il y a en effet un intérêt pour ces librairies et commerces culturels de profiter, dans les cœurs de ville de l'animation commerciale créée par les commerces qui peuvent déjà ouvrir et qui attirent de nombreux consommateurs », assurent-ils. 

 

Et de pointer plus encore, parmi ces commerces culturels de proximité, « notamment le livre ». Reprenant implicitement les données assénées par le patron de Fnac, les sénateurs répètent, sans aucun, preuve à l'appui, que cette mesure permettrait « de faire face à la concurrence exponentielle d'Internet, dont les ventes le dimanche sont les plus importantes, de maintenir son implantation de proximité au cœur des villes, et ainsi de continuer à permettre un accès aisé aux produits culturels ». 

 

Aurélie Filippetti avait d'ailleurs emboîté le pas au PDG de Fnac, quand elle était au ministère de la Culture, reprenant d'ailleurs le chiffre de 25 % de ventes réalisées le dimanche. Mais Romain Voog, ex-PDG, avait balayé ces chiffres : « Je ne sais pas d'où vient ce chiffre, nous n'avons jamais communiqué une telle statistique. [...] Il y a des pics en soirée, il y a des pics le midi, bien plus importants qu'un quelconque pic le dimanche. Ce n'est pas du tout le plus gros jour de la semaine. » 

 

Acheter le samedi, lire le dimanche ?

 

Ce 4 mai, le compte-rendu des débats autour du projet de loi a fait porter de nouvelles voix. Éliane Assassi, sénatrice d'Île-de-France rappelle en effet : « La fédération des artisans, le syndicat national des libraires sont aussi opposés à de nombreuses dispositions du texte. Tel est le bilan de la mission d'évaluation du travail du dimanche présenté au Conseil de Paris récemment. Mais ce n'est, hélas, pas une de vos lectures favorites. »

 

Roger Karoutchi soutiendra l'amendement porté par les sénateurs, estimant qu'au même titre que les cinémas, les salles de concert, les librairies devraient pouvoir rester ouvertes, alors qu'elles « sont pourtant les plus durement frappées par la concurrence d'internet ». Les majors du cinéma apprécieront. Et Jean Dessart relativisera bien vite : « La comparaison avec le cinéma ou le théâtre est trompeuse : ces spectacles sont en direct, alors que l'on peut acheter un livre le samedi et le lire le dimanche. »

 

L'amendement 405 rectifié sera finalement adopté. « À l'heure où l'on peut en effet acheter des biens culturels sur internet, pourquoi limiter leur achat physique ? », s'interrogera Olivier Cadic. Mais la question de la « frénésie de la consommation », que posera Annie David ne trouvera pas d'écho. Et surtout, « [l]es salariés des enseignes culturelles [...] bénéficieront-ils » de l'encadrement assuré par le Code du travail, « des compensations » idoines ? 

 

Quand la rentabilité reste précaire pour ces commerces culturels, un salarié payé plus le dimanche est-il une solution envisageable ?

 

 

NB : Le sénateur Philippe Dominati aura soulevé un lièvre particulièrement amusant. « Il est évident par exemple qu'une librairie de Brive doit pouvoir ouvrir pendant le Salon du livre... » Or, ActuaLitté avait pu remarquer que la librairie des Trois Épis était effectivement fermée à l'occasion de l'édition 2014 de la Foire de Brive... tout bonnement parce que le bailleur n'avait pas été payé pour son local par le gérant. Le travail dominical n'y aurait certainement rien changé.