Panorama de la littérature russe contemporaine

Clément Solym - 18.03.2012

Edition - International - Littérature - Russie - Roman


Le pavillon russe accueillait samedi après-midi quatre auteurs et intellectuels russes de renom : Zakhar Prilepine (ancien volontaire en Tchétchénie, il est auteur journaliste, chanteur et poète) , Boris Akounine (japoniste distingué, auteurs de romans policiers, fraîchement nommés Chevalier des Arts et Lettres) , Olga Slavnikova (critique littéraire, romancière et novelliste) et Ilya Kotcherguine (auteur, ancien homme d'affaires et garde forestier).

 

La table ronde devait leur permettre de s'interroger sur un thème polémique : la littérature russe a-t-elle tenu ses promesses ? Vingt ans après la chute de l'URSS, il est tentant de dresser un premier bilan.

 

Qu'y a-t-il de nouveau, dans la littérature russe ?

 

Olga Slavnikova

 

Selon Olga Slavnikova, les nouveaux venus ressemblent aux écrivains des années 60. « J'observe une nouvelle génération pour qui le règlement de compte avec les autorités russes n'est plus d'actualité. Pendant longtemps, le post-modernisme était en vogue, afin de dégager le terrain pour des productions neuves. Ces jeunes auteurs se prennent souvent pour des cyniques, qui ont tout vu. En vérité, ils représentent la littérature de la nouveauté ».

 

Après la fin de la censure instaurée durant l'ère soviétique, dans les années 1990, de nombreux auteurs qui n'ont pas pu être publiés se sont retrouvés propulsés sur le devant de la scène littéraire, faisant de l'ombre aux auteurs contemporains de l'époque. « Plusieurs œuvres qui auraient mérité de l'attention ne l'ont pas reçue. Nous avons encore à découvrir les années 90 et sa littérature », analyse Olga Slavnikova.

 

Si un roman peut mettre des années à se construire, qu'en est-il quand une société est bouleversée de A à Z en quelques jours ? On n'a plus la même temporalité. Certains styles se sont perdus, d'autres sont nés sur le tas. La critique note le caractère éminemment « commercial » du traitement de la guerre de Tchétchénie.

 

Zakhar Prilepine a justement écrit un roman tournant autour de ce conflit. Assis sur sa chaise, jouant avec son badge pour cacher sa nervosité, il explique que les auteurs de la génération post-soviétique n'ont pas les mêmes expériences. Ce provincial convaincu a fait la guerre de Tchétchénie, et l'a racontée. « J'ai grandi dans un pays qui a gagné la pire des guerres » dit-il. La violence du conflit a marqué son esprit, mais aussi sa prose. Comme, très certainement, de nombreux autres auteurs actuellement.

 

Zakhar Prilepine

 

Évoquant les hommages conjoints des littératures française et russe, il estime en plaisantant que critiquer cette dernière serait, pour un français, une pure hypocrisie. Et de terminer en galéjade : « Épargnez votre courroux à la littérature russe, elle est votre enfant et votre appendicite ».

 

Douloureux héritage

 

Ilya Kotcherguine utilise quant à lui une grande partie de son expérience personnelle dans ses romans, au même titre que de nombreux auteurs de sa génération. « C'est lié au fait que nous cherchons à comprendre ce qui s'est passé, comment notre société a changé ». Mais le post-modernisme ou le fantastique ne sauraient, selon lui, retranscrire à quel point « il est douloureux de se retrouver étranger dans son propre pays ».

 

Ilya Kotcherguine

 

Le jeune auteur, issu d'une famille aisée haut placée au sein de l'administration russe, a appris à 18 ans que son grand-père avait collaboré à l'entreprise meurtrière de la Russie soviétique. Le choc fut énorme. « C'est à cette époque que je l'ai renié, et que j'ai décidé de me venger. J'ai écrit un livre pour comprendre cet héritage qu'on m'a légué ». Il remarque cependant que personne ne soutient sa production, il n'a même pas bénéficié d'une critique. Pour lui, il est évident qu'évoquer la période soviétique est trop difficile pour le public comme pour les auteurs. « Ces questions-là sont trop douloureuses pour que les gens aient envie d'y répondre ».

 

Il est convaincu que la littérature russe n'a rien à promettre. Chacun pense et attend des choses différentes de la littérature. Le péril qu'il faudra contourner : la tendance à la réduction extrême du nombre de lecteurs.

 

Le roman policier est un genre nouveau en Russie post-soviétique

 

Boris Akounine

 

Le dernier auteur présent, et non des moindres, est très apprécié dans le paysage éditorial français. Boris Akounine s'explique simplement l'absence de romans policiers en URSS. En effet, quelle histoire de meurtre pourrait être écrite dans la société « la plus heureuse du monde » ? « Quand la machine soviétique s'est effondrée, le crime nous est apparu violemment : tous les jours des explosions, des viols, des violences... Il ne nous manquait, dès lors, ni crime organisé ni obsédés sexuels ».

 

Il a ressenti l'envie d'écrire des romans policiers dans les années 1990. Mais travaillant à l'époque pour un magazine littéraire, il n'avait rien de croustillant à se mettre sous la dent. C'est alors que l'idée d'écrire des polars historiques s'est imposée. « Par ailleurs, les lecteurs ont moins apprécié ceux qui se déroulent à l'époque contemporaine. À partir de maintenant, je n'écrirai plus que sur le XIXe siècle... de toute façon, tout le monde est mort ! ». On ne sait jamais...

 

La société russe évolue, sa littérature aussi. Plus qu'un héritage, les nouveaux auteurs répondent avant tout et très naturellement aux impératifs de leur existence actuelle. Il est très probable, par ailleurs, que l'ère Poutine ait de nouveau brouillé les cartes.

 

 




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