Paris censure encore Thierry Magnier : “Et après quoi ? Ils vont les brûler ?“

Nicolas Gary - 21.10.2016

Edition - Les maisons - Thierry Magnier censure - Ville Paris livres jeunesse - DASCO affaires scolaires


Début octobre, l’éditeur jeunesse Thierry Magnier découvrait avec stupeur un email interne de la ville de Paris. Le service de la DASCO, dédié à l’accueil scolaire, demandait le rappel de deux ouvrages, publiés par sa maison. Un exercice de censure qui connaît un rebondissement proche de l’effarant...

 

Thierry Magnier

 

 

La DASCO, Direction des Affaires scolaires de la Ville de Paris, avait promis un communiqué sur cette histoire que Thierry Magnier évoquait comme de la censure. Joint par ActuaLitté, l’éditeur nous informe qu’il a pu rencontrer l’adjointe à la Mairie, en charge des Affaires scolaires, Alexandra Cordebard. « Non seulement elle a parfaitement compris l’embarras dans lequel cette situation me mettait, mais elle s’est surtout sincèrement étonnée de ce rappel des ouvrages. »

 

Dans un courrier adressé le 20 octobre à Thierry Magnier, l’adjointe explique en effet : « Je voudrais tout d’abord rappeler l’attachement sans faille de la ville de Paris à la liberté d’expression, de création et d’édition. » Et de dérouler un tapis rouge : « Puisqu’il n’est pas de progrès intellectuel et moral sans la liberté d’écrire, de dessiner et de s’exprimer pour critiquer, déranger, informer et irriter, l’idée de censure est insupportable pour nous, élu(e) s de la République et de Paris. » Certes.

 

La DASCO, au moment des faits, avait accepté de répondre à ActuaLitté, expliquant que les ouvrages de Thierry Magnier seraient en effet retirés des bibliothèques scolaires, pour être réinjectés dans les établissements publics de prêts de Paris. Chose confirmée par les Affaires scolaires. « Je vous confirme que les deux ouvrages qui ont fait l’objet de votre attention et dont je tiens particulièrement à saluer l’originalité et la qualité seront versés, pour tenir compte des remarques formulées par certaines équipes de terrain, dans les fonds des bibliothèques municipales dans un cadre plus adapté à l’âge des lecteurs. »

 

"Déplacer le problème, ça évite les vagues"

 

Ce que la DASCO avait laissé comprendre à ActuaLitté, outre que l’idée de se faire traiter de censeurs ne les mettait pas à l’aise, se résumer bien à cela. Les ouvrages, proposés dans des cadres de lecture scolaires, avaient heurté la sensibilité d’animateurs lecture. Et leurs remontées avaient été suffisantes pour que la DASCO demande un rappel. 

 

Le fait d’expédier les ouvrages incriminés dans les bibliothèques publiques permettait alors de se défausser de toute responsabilité, quant aux remarques que les parents ou les enfants pourraient faire. Comprendre : dans une bibliothèque, les vignettes conserveront leur potentiel choquant, mais au moins les enfants sont sous la responsabilité de leurs parents. « Déplacer les choses, cela évite les vagues, mais ne règle nullement le problème », soupire aujourd’hui Thierry Magnier. « Le mal est fait. » Presque : on devait s'attendre à pire...

 

Les Affaires scolaires de Paris concluent cependant dans le courrier que les éditeurs font un travail merveilleux pour rendre les jeunes « sensibles et attentifs, en leur permettant de s’ouvrir sur le monde qui les attend avec finesse et intelligence ». Dont acte.

 

 

 

Pourtant, ces fameuses remontées de terrains étaient contestées. Le rappel des livres en question, Beta... civilisations T1 de Jens Harder éditions Actes Sud et de L’an 2 — Dictionnaire fou du corps de Katy Couprie aux éditions Thierry Magnier, avait suscité une vive levée de boucliers.

 

Les animateurs lecture montés au créneau

 

En effet, ActuaLitté a obtenu copie de courriers rédigés par les animateurs lecture de tous les arrondissements de Paris. Tous ? Non, le IVe semble manquer à l’appel. Ils représentent tout de même plus de 80 personnes sensibles à la décision prise de rappeler les livres.

 

Animateurs lecture des arrondissements 7, 8, 9, 15, 16, 17

 

Nous nous interrogeons sur cette décision tardive et unilatérale, sans concertation de retrait de ces livres après livraison dans nos espaces lecture, car elle est en complète contradiction avec le travail et la validation du comité final en date du 29 juin 2016. Nous nous permettons de vous rappeler que cette sélection découle d’une année de travail avec la participation active des enfants de maternelles et d’élémentaires. Doit-on rappeler que ces deux livres ont été livrés avec des fiches lecture et des activités adaptées aux maternels et aux élémentaires ?

 

 

Animateurs lecture des arrondissements 10, 18,19

 

Nous rappelons que ces ouvrages ont été expérimentés dans de nombreuses actions lecture et commentés par des représentants de l’éducation nationale et des enfants (aucun retour négatif). Par ailleurs, Béta civilisation volume 1 est la continuité de l’album Alpha direction qui fait déjà parti du fond mairie de Paris à usage professionnel et donc n’ont pas vocation à être emprunté. 

 

 

Animateurs lecture des arrondissements 1, 2, 5, 6, 13, 14

 

Ce qui nous amène à vous demander de vous positionner quant aux sujets que nous devrions censurer et questions d’enfants auxquelles nous ne devrions pas répondre. Dans ces conditions, comment respecter les objectifs du PEDT concernant le développement de la curiosité et de l’esprit critique chez les enfants ? Pour rappel, le retrait de ces deux ouvrages entraînerait la perte sèche de 47 333 € d’argent public dont vous devrez rendre compte aux Parisiens. 

 

 

Animateurs lecture des arrondissements 11, 12, 20

 

Ne pourrait-on pas laisser à chacun la liberté et la responsabilité de travailler ou non avec ces livres puisque nos fonds n’ont pas une vocation de prêt, mais un usage pédagogique et professionnel. En outre, ces deux livres ont obtenu différents prix jeunesse à Bologne, Angoulême et au Salon de Montreuil. Ce qui nous amène à être fortement en désaccord avec ce retrait compte tenu de la technicité de notre travail qui consiste à placer l’enfant devant de la profusion afin qu’il exerce son esprit critique et ses capacités d’analyse. 

 

 

"Si si ! Ils l’ont fait mais ils se sont arrêtés là et c’est ça qui est dommage..."

 

Consternation, mais surtout, unanimité : la demande formulée par Florence Gaubout-Deschamps, sous-directrice de la politique éducative de la DASCO, ne passait pas du tout. Reste que cette mobilisation n’avait pas du tout été évoquée par notre interlocuteur de la DASCO lors de la publication de notre premier article – en dépit des questions que nous lui avions alors posées. 

 

Thierry Magnier n’était cependant pas au bout de ses surprises : après son rendez-vous avec la direction des Affaires scolaires, il a pu découvrir un nouvel email, émanant de la Coordinatrice territoriale du VIe arrondissement. Cette fois, il est toujours question des livres, mais plus d’un simple retrait. 

 

Dans le cadre de la livraison de tous les espaces lecture d’ouvrages supplémentaires en cette rentrée, deux ouvrages comportant des vignettes qui peuvent choquer de jeunes enfants ou leurs parents nous amènent à vous demander de garder sous clef les deux ouvrages ci-dessous :

- BETA, civilisations, Jens Harder, éditions actes sud volume 1

- Dictionnaire fou du corps, Katy Couprie, éditions Thierry Magnier

 

 

Le mail est reproduit in extenso, la partie en gras est originale. « Je suis un peu démuni face à cela. Cet email a dû être envoyé la veille de ma rencontre avec la direction des Affaires scolaires », s’épuise Thierry Magnier. « C’est aux animateurs de savoir ce qu’ils souhaitent faire désormais. Moi, je voulais simplement avertir du danger qu’il y a à pratiquer quelque censure que ce soit. Mais si après le rappel, les livres doivent être maintenus sous clef, je ne sais plus quoi penser. Et après, quoi ? La prochaine fois, ils vont les brûler ? »