"Paris est un territoire parfait pour le polar", dixit Balzac et Léo Malet

Nicolas Gary - 30.04.2014

Edition - Société - Arab Jazz - Paris - cohabitation


Arab Jazz comptait parmi les premiers ouvrages que la maison d'édition Viviane Hamy a proposés en format numérique. Mais ce n'est pas pour la beauté du fichier EPUB que Karim Miské s'est lancé dans le polar. Dans Arab Jazz, c'est une exploration double : celle de Paris, la ville des rues parfois plus sombres que d'autres. Et celle, justement, des polars, dont il a su faire sa marque de fabrique. Entretien, entre chat et loup.

 

 

Les mystères de la vie

Gregory Bastien, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr 

 

 

Paris représente-t-elle un territoire idéal pour l'écriture de polars ? Ou est-ce votre expérience dans le documentaire qui vous a fourni le plus de terreau ?

Paris est ma ville. Ses odeurs, ses bruits, ses sensations m'habitent depuis toujours. Il était inévitable que mon premier roman s'y déploie. Paris est un territoire parfait pour le polar. On le sait depuis Balzac et Léo Malet. Tant de crimes s'y sont commis, tant de désirs contradictoires s'y frottent. Tant de mythes s'y croisent. Et puis, c'est à Paris que j'ai commencé à lire des romans policiers à l'adolescence. C'est sur son asphalte que je projetais les images qui sortaient des pages de Horace Mc Coy, Hammet ou Chase.

 

À propos des documentaires, j'en réalise depuis plus de vingt ans. Cela m'a bien sûr nourri tout au long de l'écriture d'Arab Jazz. Notamment Born Again, un film que j'avais tourné pour arte sur les néo-fondamentalistes juifs, chrétiens, musulmans. Mais tous les autres aussi : alors que je n'y songeais absolument pas sur le coup, chaque tournage m'a permis d'effectuer une véritable moisson d'histoires et de personnages. Il me faudrait plusieurs vies d'écrivain pour en venir à bout. 

 

Ethnies, communautés religieuses : pourquoi avoir choisi spécifiquement ces thèmes pour votre livre ?

C'est peut-être le thème qui m'a choisi. Lorsque j'ai commencé à écrire Arab Jazz, je n'avais pas idée de l'histoire que j'allais raconter. D'abord est venu le personnage d'Ahmed, puis le cadavre de Laura, puis le rôti de porc, puis les flics, Rachel et Jean, qui se sont mis à suspecter les fondamentalistes juifs ou musulmans du quartier. Je venais alors de finir de réaliser Born Again et je vivais depuis peu dans le 19e arrondissement ou je croisais quotidiennement des juifs hassidiques et des musulmans salafistes. Quelque temps plus tard, je réalisai un documentaire sur les Témoins de Jéhovah. Tout cela s'est amalgamé dans ma tête sans que je m'en aperçoive. Arab Jazz en est sorti.

 

Avoir un personnage qui se plonge dans les récits policiers, c'est une mise en abîme assez risquée, non ?

Là encore, le personnage d'Ahmed s'est construit un peu tout seul. Je vivais dans ce studio du XIXe, et j'ai commencé à imaginer un héros décalé qui m'était à la fois lointain et proche. On me demande souvent quel est mon rapport avec Ahmed, s'il est inspiré de moi. Je pourrais répondre qu'il est un double qui a immédiatement pris son indépendance. Il a regardé le studio, en a conservé le mobilier Ikéa minimaliste et s'est mis à recouvrir les murs blanc-cassé et nus de plusieurs couches de polars d'occasion.

 

À partir de là, j'étais dans la mise en abîme, plus possible de faire marche arrière, sauf à abandonner mon personnage : cette histoire de polars avait l'air tout à fait non négociable. Il ne me restait plus qu'à avancer sur un fil sans regarder le sol. L'innocence d'Ahmed serait mon viatique dans cette traversée dont je devais oublier les dangers.

 

L'identification Polar Made In France, comment la comprenez-vous ? Quelles seraient les trames communes à l'écriture de polars français ?

C'est très difficile de se définir, ainsi, depuis l'intérieur d'un genre ou d'une catégorie. Pour moi, écrire des polars en France aujourd'hui, c'est écrire après Manchette, tant il a redéfini les contours du genre. Au niveau de l'efficacité narrative et stylistique comme de la portée politique et sociale. C'est comme s'il avait tout décapé. Mais d'autres auteurs, sans doute, penseraient autrement. Quant aux trames, je serais incapable de leur trouver une unité.

 

C'est un travail que je laisse, avec soulagement, aux critiques.