Paris : la Mairie du 5e “pirate” le projet d'une éditrice du Quartier latin

Nicolas Gary - 25.02.2016

Edition - Les maisons - Florence Berthout - mairie Paris - Quartier latin


La mairie du Ve arrondissement va être gênée : en décidant de lancer un appel à texte pour la publication d’un recueil épistolaire, elle s’est pris les pieds dans l’encrier. Lettre à mon Quartier latin est une opération qui doit s’inscrire dans l’événement Quartier du livre, prévu du 21 au 28 mai prochain. Et la mairie, en collaboration avec la Fondation La Poste, y inscrit en plus un cours d'écriture homonyme. Une opération avec un goût de déjà vu pour les habitants de cet arrondissement.

 

MAIRIE VI
Patrick Janicek, CC BY 2.0

 

Pippa est une maison d’édition indépendante, créée en 2006. En mai 2009, la maison ouvre une librairie, qui anime la vie du quartier. En collaboration avec l’association Vivre le Quartier latin, l’éditeur-libraire organise en mai 2015 un concours de nouvelles et illustrations, avec pour projet de publier une œuvre collective sur le thème Souvenirs du Quartier latinTrès investie, la maison a par ailleurs lancé le Salon des éditeurs indépendants du Quartier latin, qui tenait sa 9e édition en juin 2015. 


Latin vaut mieux que deux tu l'auras
 

« Pour cet appel à texte, nous avions sollicité la Fondation La Poste, mais, comme notre projet n’était pas lié à l’épistolaire strictement, il fut refusé. C’est le jeu et nous ne le reprochons à personne », nous précise Brigitte Peltier, fondatrice de la maison. (voir le dossier)

 

La mairie avait d’ailleurs apporté son soutien à cette initiative : Florence Berthout, candidate choisie par Nathalie Kosciuski-Morizet pour les municipales, et à cette époque fraîchement élue, faisait ainsi paraître dans la gazette du Ve un message pour annoncer le projet éditorial. Lors du Festival Quartier du livre de mai 2015, elle avait ainsi fait relayer l’information du concours d’écriture.

 

L’appel s’achève, et la maison décide d’assumer les frais de la publication, sans aucune aide financière. Mais les bras lui tombe, lorsqu’elle découvre que la Mairie du Ve lance à son tour, pour l’édition 2016 de Quartier du livre, un appel à texte, aux proches résonnances. 

 

Lettre à mon Quartier latin consiste à demander à de grands noms de la littérature, de la science et des arts d’aujourd’hui, tout comme aux habitants du Ve arrondissement de Paris d’écrire une lettre à « leur » Quartier latin, celui qui leur est cher, soit parce qu’ils y résident, soit parce qu’il occupe dans leur mémoire comme dans leur présent une place d’élection.

   
 

La page est dissimulée, mais on en trouve encore trace dans le cache de Google.

 

 

 

Alfred de Musset lui-même estimait que s’inspirer est « une action non seulement permise, mais louable », sauf qu’en découvrant que la Fondation La Poste est partenaire de cette opération, Pippa en perd son latin. En effet, non seulement le projet est totalement repris de l’initiative, avec le sponsor sollicité, mais surtout, c’est une maison du Ier arrondissement qui doit faire paraître le livre, les Éditions de l’Archipel. (voir le communiqué)

 

Derrière ce projet éditorial, proposé à la maison, on retrouve Jean-Pierre Guéno, ancien directeur de la culture du Groupe Aristophil, et du Musée des Lettres et Manuscrits de Paris (plus d'informations). Rien ne prouve que ce dernier ait eu accès au dossier [NdR : il l'assure d'ailleurs, voir plus bas], mais c’est bien lui qui présentera le projet éditorial à la maison L’Archipel. Une partie des droits doit d’ailleurs être reversée à la Fondation de France, pour les orphelins des victimes des attentats du 13 novembre.


Levée de boucliers et volée de bois vert
 

Cependant, cette proximité fait rugir. Alain Baudtry, éditeur universitaire, se fend d’un courrier le 2 février dernier à Florence Berthout : « Dans cet arrondissement que certainement vous découvrez, il y avait une centaine d’éditeurs, libraires, graveurs, relieurs, peaussiers, papetiers, remplacés petit à petit par des boutiques de vêtements et de fripes, notamment aux abords de la Sorbonne dans le Quartier Latin. »

 

Il souligne alors la ressemblance entre le projet de Pippa et celui impulsé par la Mairie : « Il semblerait que, sans concertation aucune, vous ayez pris des initiatives similaires, mais aux frais du contribuable et des organismes paraétatiques, vous emparant ainsi des idées des autres !!! » Et de conclure : « Avec humour, “on BERTHOUD en voulant tout gagner”. »
 

Mais il n’est pas le seul. Martine Malinski et Nadine Laïk, des éditions TriArtis dénonce, dans un courrier toujours à destination de la maire, que le concours de Pippa « vient de se faire “pirater” par les instances municipales de notre arrondissement ». Elles déplorent alors que Florence Berthout n’ait pas opté pour un rapprochement des projets : 

 

Comment expliquez-vous que la publication de cet ouvrage soit dévolue à un éditeur — au demeurant fort respectable –, mais qui n’a ni politique littéraire ni connexion vouées à la correspondance, et qui de surcroît a la maladresse d’habiter le 1er arrondissement.

Serait-il illégitime à vos yeux de consulter divers éditeurs du 5e arrondissement pour un projet concernant le Quartier Latin — certains d’entre eux étant qui plus est spécialisés dans la correspondance, dont nous-mêmes ? 

Cette absence de consultation est un signe supplémentaire de l’inintérêt voire du mépris que vos équipes et vous-même semblent porter à la vie culturelle et littéraire, pourtant très riche de votre « territoire ».

En tout état de cause, cette aventure nous conforte dans la conviction que vos administrés culturels n’ont rien à attendre de votre mandat.

 

 

La situation commence à s’envenimer, quand le cabinet Montourcy, l’un des partenaires du Salon des éditeurs indépendants, prend connaissance de la chose. « L’avocat Valery Montourcy a écrit à la mairie pour que nous obtenions un rendez-vous, afin de régler tout cela à l’amiable. Mais la seule réponse que nous ayons eue, c’est que je rencontre Florence Berthout en tête à tête », nous explique Brigitte Peltier. 


La Mairie du Ve "se défausse"

Mieux : après des échanges avec le cabinet de la maire, l’éditrice apprend que le communiqué diffusé pourtant sur le site de la Mairie du Ve serait le fait de la Fondation La Poste. « Ils se défaussent comme ils peuvent. Comme si l’on pouvait faire paraître sur le site de la mairie des messages qui ne soient pas validés ?! »
 

 


Florence Berthout et NKM via Facebook


 

Sollicitée par ActuaLitté, la Mairie nous renverra d’ailleurs « vers la Fondation La Poste qui s’occupe de ce projet. Nous ne nous en chargeons pas ». Et si l’on demande pourquoi il en est fait mention sur le site, nous sommes redirigés vers Jean-Pierre Guéno, « qui s’occupe de ce recueil ». À la publication, nous ne sommes pas parvenus à le joindre. 

 

Il ne nous a pas non plus été possible de joindre Alexandrine Becker, présentée comme le contact du Festival Quartier du livre, et qui fut pourtant en relation avec Pippa. « Elle connaissait parfaitement notre dossier », déplore Brigitte Peltier. « La Mairie du Ve disait vouloir apporter son soutien aux éditeurs et libraires du Quartier Latin et finalement se positionne en concurrence directe, non seulement comme éditeur et une fois encore “pirate” les projets culturels des libraires et éditeurs du Quartier Latin. »

 

Mais la maison d’édition, certes en colère, ne désespère pas : « D’abord, nous avons reçu beaucoup de soutiens, et c’est très appréciable. Nous souhaiterions bien sûr que l’on privilégie les éditeurs du Quartier latin, mais nous n’avons aucune récrimination contre les éditions de L’Archipel, qui ne sont pour rien dans cette malheureuse histoire. »

Brigitte Peltier ne souhaite ni argent ni vindicte : « Par respect envers les auteurs, je vais quand même sortir mon livre ; mais il risque d’être anéanti par cette concurrence déloyale, pourvue d’importants financements, et soutenue par de gros moyens de communication. Un an de travail qui risque de partir en fumée ! » 

Mise à jour : 
Jean Pierre Guéno a répondu à notre appel. Voilà deux ans, Florence Berthout l’avait sollicité pour Quartier du livre et lui avait apporté quelques conseils à la manifestation. « Je n’étais pas encore à la Fondation, et quand je l’ai quittée, Florence m’a demandé comment nous pouvions collaborer. Dans ses statuts, la Fondation ne peut aider un événement : nous devons parler de lettres et d’épistolaire. »

 

Selon lui, l’idée de parler du Quartier est un « vieux classique de l’édition : depuis 10 ans, on trouve un florilège de textes, notamment mené par des fondations culturelles, mais souvent tournées vers les écoles, pas l’épistolaire ». C’est ainsi que le recueil qui sera publié en mai prochain réunira des paroles d’inconnus, et une vingtaine de textes d’auteurs, comme Didier Van Cauwelaert, ou Irene Frain. « La condition était qu’ils aient quelque chose à dire véritablement sur le Quartier. »

 

En revanche, il balaye rapidement les arguments des éditions Pippa : « Je ne me suis rendu compte qu’après de l’existence de ce concours, et Florence Berthout l’avait oublié. C’est une brave dame qui avait lancé une opération de ce genre, mais elle est mauvaise coucheuse de souffler dans les bronches de la mairie. D’abord la Fondation reçoit près de 1500 propositions de partenariats chaque année, ensuite, son concours est un vieux marronnier de l’édition. »

 

Jean-Pierre Guéno souligne par ailleurs que le concours lui-même aurait été inspiré d’autres opérations similaires lancées dans les XIIIe, VIe et Ve arrondissements en 2014, tournées vers les classes de CM2. « Nous avons été en contact, et, comme son opération était achevée, je lui avais demandé de me donner un aperçu de ce qu’elle avait reçu. Mais je n’ai jamais eu de nouvelles. »

 

Et de conclure que, dans cette opération, la Fondation « n’a aucun rôle politique à jouer. Florence Berthout gère son arrondissement, mais nous ne sommes pas là pour juger. Le Quartier latin incarne les vertus humanistes de Paris, et la capitale a été touchée par deux fois l’an passé, tragiquement. Il était finalement assez naturel de le faire vivre à travers ces paroles d’écrivains et d’inconnus ».