Parler de meurtres à Marseille : la SNCF s'étrangle

Clément Solym - 06.02.2014

Edition - Société - Marseille - Mucem - meurtres


En période électorale, et plus spécifiquement à Marseille, parler de meurtre, cela fait désordre. C'est ainsi que le dernier livre d'Annabelle Demais, publié aux Éditions de l'Archipel, a vu sa campagne de promotion refusée par la SNCF. Selon la société de chemins de fer, le message serait trop politique, et à ce titre, contrevient aux conditions générales de vente. Certes. Le message ? «  Marseille, son Mucem, ses meurtres ». En effet…

 

 

 

 

 

Le roman Rose sang, devait bénéficier d'une campagne d'affichage publicitaire spécifique dans la cité phocéenne, et pour cause, la ville sert de cadre à ce polar. 

2013. Marseille étrenne son titre de capitale européenne de la culture. La manne financière répandue sur la ville attise la convoitise de hauts fonctionnaires, élus, affairistes, sans parler des artistes prêts à tout pour être exposés.

Dans une cité des quartiers nord, un policier est tué à la suite d'un règlement de compte sous les yeux d'Annabelle. Sa meilleure amie, devenue célèbre pour les clichés exclusifs de ce meurtre, se suicide peu après. 

Flics ripoux, guerre des petits caïds pour le contrôle de la drogue, soirées SM et obscurs chantages, la journaliste se retrouve plongée malgré elle dans les bas-fonds de la cité phocéenne.

 

Or, l'affiche choisie n'a manifestement pas emballé Mediagares, la régie publicitaire, pour qui le message « Marseille, son Mucem, ses meurtres » n'est donc pas conforme. Plutôt que de considérer la recherche poétique avec les assonances du message, la régie explique : « L'utilisation délibérée, sur le bandeau du livre, d'un message dénigrant à l'égard de la ville de Marseille pourrait être assimilé à un message politique en période électorale et dans le contexte actuel. Or, en vertu de l'article 9 de nos conditions générales de vente, 'tout message publicitaire présentant un caractère politique est prohibé. »

 

Qui plus est, le message serait dénigrant pour la ville de Marseille. Dénigrant ? Ou trop réaliste ? Durant l'année 2013, la ville a été le théâtre de nombreux règlements de compte, avec une vingtaine de morts, régulièrement liés au banditisme et/ou au trafic de drogues. Evoquer les meurtres de Marseille ressemble plutôt à du politiquement incorrect. Et depuis le début de l'année, quatre nouveaux règlements de compte ont fait la Une des journaux. 

 

 

 

 

L'éditeur explique par ailleurs à L'Express que sa maison est pour la première fois victime d'une pareille « mésaventure ». Et de s'étonner d'autant plus que l'auteure, une journaliste marseillaise qui écrit sous pseudonyme, a elle-même couvert plusieurs de ces règlements de compte. Ainsi, « les meurtres à Marseille, ce n'est pas un scoop, il y en a, il ne faut pas porter d'oeillères ! De plus, nous ne véhiculons nullement un message de violence, il s'agit d'une fiction », poursuit l'éditeur. 

 

Et l'auteure d'assurer que « n'en déplaise à ceux qui pensent politiquement correct, Marseille ne se résume pas encore à des musées et à des touristes ». 

 

En novembre 2013, les éditions de l'Archipel avaient déjà provoqué une petite montée de tension : pour la promotion du livre de Jack Lance, Tu es mort, plusieurs journalistes avaient reçu un Polaroïd avec le simple message : « Tu es mort », petite allusion subtile.

 

 

 

Une approche qui n'avait pas emballé toutes les personnes qui reçurent la petite enveloppe noire.

 

Dans un même ordre d'idée, mais avec des conséquences bien plus lourdes, juridiquement, la romancière Lalie Walker avait été attaquée ne justice par Village d'Orsel, responsable du marché Saint-Pierre. Le livre de Lalie était accusé de « diffamation, injure, et préjudice pour atteinte à l'image », simplement parce qu'il prenait pour cadre le fameux marché, et semait les morts un peu partout. La procédure démarrée en mars 2010, avait pris fin en novembre de la même année : l'éditeur et la romancière avaient été relaxés, alors qu'on leur réclamait 2 millions € de dommages-intérêts. 

 

« Empêcher un artiste de s'inspirer du monde qui nous entoure est un crime contre la culture. A mon initiative, en mars 2010, le Conseil de Paris avait apporté son soutien à l'auteur et à l'éditeur. L'enjeu était de taille puisqu'il s'agissait de la liberté d'écrire et de créer », commentait alors Ian Brossat, président du groupe PCF/PG. Mais il est vrai que dans ce cadre, c'était l'oeuvre elle-même qui était mise en cause, pas la campagne publicitaire qui l'accompagnait.