"Passeurs d'Europe : comment les œuvres circulent-elles ?"

Claire Darfeuille - 23.03.2014

Edition - International - Andrei Kourkov - traduction - littérature


L'Institut français invitait l'auteur ukrainien Andrei Kourkov, l'éditeur et écrivain Jean Mattern (Collection du Monde entier Gallimard) et Philippe Noble, traducteur du néerlandais (Actes Sud) à partager leur expérience de passeurs de livres. Katrin Thomatek de la Société européenne des auteurs animait le débat. Et si une des missions de l'Europe était de construire un fonds littéraire commun ?

 

 

Andrei Kourkov

Georges Seguin, CC BY SA 3.0

 

 

Première entrave notoire à la circulation des œuvres littéraires, le déficit de langues traduites. « Trop de traducteurs sont formés en anglais au détriment de la diversité », souligne Jean Mattern, responsable des acquisitions d'œuvres étrangères chez Gallimard. S'il lit lui même plusieurs langues, il doit faire confiance à des lecteurs –fins connaisseurs de la langue, mais aussi de l'histoire et de l'actualité littéraires du pays- pour toutes les autres.  Ils sont une soixantaine chez Gallimard, y compris un lecteur du bengali, à l'aider à se forger sa « conviction d'éditeur ».

 

La collection Du monde entier publie depuis sa création en 1931, quatre à cinq livres étrangers par mois, par le passé parfois jusqu'à huit, mais « le risque est alors de ne pas susciter assez d'attention médiatique ». Le manque d'intérêt des critiques pour la littérature étrangère autre qu'anglo-saxonne rend par ailleurs toute promotion difficile.  «Si un auteur étranger ne parle pas la langue, radio et télé françaises ne sont pas prêtes à payer un interprète, ce qui est inimaginable en Allemagne par exemple », regrette Jean Mattern. L'éditeur se réjouit en revanche d'avoir fait la Une d'un grand quotidien au Pays-Bas lors de la sortie en France d'un classique néerlandais, Le pic assiette et autres récits de Nescio. Un éditeur hollandais ou belge ferait-il la Une du Monde pour avoir publié un classique de la littérature française ? On en doute.

 

Fidélité aux auteurs et découverte de nouveaux talents

 

Sur les 2 000 ouvrages que Jean Mattern reçoit chaque année, une trentaine auront la chance d'être traduits et publiés, « ce qui ne veut pas dire que parmi les 1 970 autres, il n'y ait pas d'excellents livres ». Choix cornélien et déchirement aussi entre la fidélité due aux auteurs maisons dont il convient de suivre l'œuvre et la découverte de nouveaux talents. Il lui revient par ailleurs de réaliser l'équilibre financier entre grands succès de librairie et livres confidentiels, « une péréquation de plus en plus difficile depuis trois ans » d'après l'éditeur.

 

« Il y a 30, mes propositions de livres néerlandais n'intéressaient personne, à présent les éditeurs français se battent pour avoir les avoir. Ce qui prouve… que les éditeurs néerlandais sont de très bons vendeurs !», s'amuse Philippe Noble. En tant que responsable de collection chez Actes Sud depuis 1986, il publie « non pas quatre livres par mois, mais par an », soit une centaine d'ouvrages sur trois générations d'écrivains, ceux de l'après-guerre, ceux du baby boom et les actuels trentenaires. 

 

Quelle est la réception de ces auteurs en France ? « Je ne peux jamais anticiper, j'avais parié sur un premier roman, un thriller littéraire, cela a été un flop, alors que le livre plus difficile d'accès de David Van Reybrouck, Congo, une histoire, a été un succès», reconnaît Philippe Noble qui regrette de ne lire qu'une petite partie de tout ce qui est publié, risquant de laisser passer des œuvres majeures… Choix cornélien, déchirement.

 

La France, relais entre le Nord et le Sud

 

Il remarque le rôle central de la France qui servirait de relais entre le Nord et le Sud de l'Europe, favorisant la publication en Italie ou en Espagne des livres néerlandais traduits en français.

 

De manière générale, comment faire connaître les classiques à l'étranger alors que leur vente ne cesse de chuter ici même ? Une baisse de 6 à 10 % pour le fonds classique (tous les livres de plus de trois ans. Ndlr) de Gallimard qui représente 65 % de son chiffre d'affaires. « On ne peut couper la littérature de son histoire », commente Jean Mattern qui propose au moins une re-traduction d'un classique par an. Avec parfois de très bonnes surprises, comme la retraduction de Berlin Alexanderplatz par Olivier Le Lay qui fut un succès.

 

Pour promouvoir la littérature étrangère, le programme Schwob-books.eu qui regroupe un grand nombre d'éditeurs, de traducteurs et d'institutions littéraires, s'est donné pour mission de mettre en avant les classiques modernes et autres livres cultes d'Europe pas suffisamment traduits et de contribuer à leur diffusion. Le réseau attire aussi l'attention des lecteurs sur les nouvelles traductions. Son objectif : « donner une impression de la qualité de la littérature européenne du XXème siècle dans toute sa diversité». Il n'est donc pas surprenant que la Société européenne des Auteurs soit leur partenaire. Ce think tank littéraire dédié à la traduction publie chaque année depuis 2011 une liste d'œuvres insuffisamment traduites ou oubliées, la Liste Finnegan. Celle-ci est établie par 10 auteurs majeurs du monde entier invités à proposer trois titres importants.

 

Andrei Kourkov, écrivain ukrainien, auteur notamment du roman Le Pingouin, a ainsi grâce à la Finnegan's list aidé à la découverte de sa compatriote Maria Matios, dont le roman paraîtra chez Gallimard en 2015. Celui-ci témoigne de la situation en Ukraine « Ces derniers 20 ans, il n'y avait pas de vrai marché du livre, seulement deux maisons d'édition achetaient des droits à l'étranger et étaient prêtes à tout publier si cela était doté par l'ambassade qui décidait de la liste. Au final, une littérature académique et de petits tirages, mais pas de fictions contemporaines ».  À la question de savoir comment faire connaître les grands auteurs ukrainiens Andrei Kourkov avance l'idée que la connaissance de la vie des auteurs facilite l'accès à leur œuvre. Et se rit de proposer un biopic "coproduit avec les USA" sur le poète Taras Chevtchenko, dont on célébrait cette année le centenaire.