Patrimoine : 'Voyons-nous encore cette laideur qui nous entoure ?' (Jack Lang)

Nicolas Gary - 04.09.2014

Edition - Les maisons - Jack Lang - culture patrimoine - manifeste urbanisme


La 30e édition des Journées du Patrimoine débutera prochainement et l'homme qui en est à l'origine publie un manifeste, Ouvrons les yeux ! La nouvelle bataille du patrimoine. Jack Lang, alors ministre de la Culture, initia en 1984 les Journées portes ouvertes dans les monuments historiques, prévues pour le 3e dimanche de septembre. L'année suivante, plusieurs pays s'empareront du projet, devant le succès français. 

 

Jack Lang - Gay Pride 2008
looking4poetry, CC BY NC ND 2.0

 

 

Ces 20 et 21 septembre, les JEP, Journées européennes du patrimoine, profiteront une fois encore d'une vaste programmation. Des lieux à découvrir, des paysages urbains à parcourir, et des bâtiments qui s'ouvriront au public. Mais que reste-t-il de ce patrimoine du quotidien, que nous avons probablement délaissé ? S'il n'est pas question d'oublier les monuments illustres, qui ont, plus que jamais, besoin d'être préservés, l'actuel président de l'Institut du Monde arabe fait paraître un faisceau de réflexions.

 

« Éblouis que nous sommes – à juste titre – par les monuments de nos villes et de nos régions, il semble que nous ayons oublié de nous soucier du reste. Nous avons tracé des lignes pour délimiter ce qui valait la peine d'être préservé et admiré, comme des carrés VIP dont nous nous serions exclus nous-mêmes, en oubliant que nous n'y vivions pas », écrit Jack Lang.

 

Alors la question se pose : « Serions-nous devenus schizophrènes ? » Et de poursuivre : « Nous qui avons mené avec tant de force la lutte pour préserver les plus beaux monuments de nos villes, comment avons-nous pu avoir si peu d'exigence pour nos espaces publics, pour nos transports, pour nos maisons, pour tous ces lieux qui sont notre quotidien ? Mais voyons-nous encore seulement cette laideur qui nous entoure ? »

 

L'ouvrage sera publié aux éditions Agnès Chalnot, ce 18 septembre, à 4,5 € pour 40 pages. 

 

En voici quelques morceaux choisis, que ActuaLitté propose de découvrir aujourd'hui.

 

Des premières batailles pour le patrimoine...

« Il nous faut, bien sûr, maintenir notre vigilance, mais le combat semble largement gagné. Abattre un édifice historique ou défigurer un paysage relève désormais du sacrilège. »

« On est trop souvent prompt à critiquer une forme de “protectionnite” qui briderait la créativité, un attachement au passé qui empêcherait d'aller de l'avant. Je n'y crois pas. Je pense même qu'en la matière le mieux est l'ami du bien. Nous n'en ferons jamais trop. »

« Notre pays a la chance extraordinaire d'être un manuel d'histoire de l'art et de l'architecture à ciel ouvert. Nul besoin d'effacer des pages pour écrire un nouveau chapitre. »

 

... aux défis contemporains

« Faire du Beau le seul pré carré des artistes et des musées est une grave erreur, qui n'est sans doute pas étrangère à la construction de cette France à deux vitesses avec, d'une part, des monuments muséfiés et, d'autre part, un patrimoine du quotidien sans ambition esthétique. »

 

Sur le mobilier urbain

« Si vous êtes à Paris, vous jetterez votre bouteille d'eau vide dans une poubelle aux allures de préservatif géant, avant d'aller vous soulager dans un bloc en plastique de couleur pavé, dont vous sortirez sans un regard pour les fleurs qui s'étiolent, à côté, dans des jardinières granulo-béton devenues tombeaux pour cigarettes. »

 

En parlant de publicité

« Impossible, à l'heure actuelle, d'échapper à la publicité. Elle a pris possession de l'espace public comme de notre intimité. Hier encore, à Paris, elle était enserrée dans les colonnes Morris, magnifiques écrins républicains aux allures de pagodes. (...) À présent, des panneaux de plus
en plus imposants s'adressent aux consommateurs sans interface, sans distance, sans cérémonie, sans beauté aucune. »

 

À propos des zones périphériques

« En moins d'un demi-siècle, oublieux que nous avons été de l'exigence esthétique, nous avons réussi à standardiser les périphéries de nos villes, qui se ressemblent désormais toutes dans leur concentration inégalée de laideur brute. »

 

Et sur ces grands ensembles péri-urbains

« Mais personne ne peut nier que nous payons aujourd'hui le prix de leur laideur, de leurs matériaux bon marché et de leur inadaptation à leur environnement. Un prix fort à la fois esthétique, social
et économique. En entassant les populations les plus fragiles, nous avons atomisé la vie de quartier et la mixité sociale. »

 

« En oubliant l'harmonie, nous avons saccagé nos paysages. En construisant à bas coût, nous avons seulement repoussé la facture. Combien de tours avons-nous démolies ? Combien avons-nous dû en réhabiliter avant l'heure ? Malgré les dizaines de milliards injectés dans la politique de la ville, nous n'avons pas fini de nous battre avec ces monstres urbains. »

 

Et la beauté, maîtresse chose

« Nous avons besoin de beauté. Un besoin viscéral, primaire. Existentiel, oserais-je dire. Ces édifices qui ont traversé le temps nous arrachent à notre condition de mortels. La beauté subjugue, elle résiste à la course effrénée de la vie. »


« La beauté arrête l'homme pressé. Et il n'est pas anodin qu'elle connaisse un tel succès à l'aube de ce siècle qui voit le monde tourner toujours plus vite. »


« Il est temps que le respect de la beauté passée se double d'une exigence de la beauté à venir. »

 

« Plus que jamais, le Beau doit être au centre de nos préoccupations. Une société qui ne s'occupe que de ses besoins immédiats et de son taux de croissance se meurt. Rétrécir son horizon sous prétexte que la crise est partout, que la compétition internationale nous mine et que nous n'avons pas le luxe de pouvoir penser à autre chose qu'à l'économie, et surtout pas à l'art et à la beauté, est une erreur que nous ne devons pas reproduire. »