Payer la livraison de livres, un juste équilibre ? Mais qui est dupe ?

Nicolas Gary - 10.01.2014

Edition - Librairies - gratuité des frais de port - remise de 5 % - librairie indépendante


Le président du syndicat des éditeurs enjoignait hier ses confrères à trouver « les mots justes », pour expliquer à la presse les enjeux de la proposition de loi examinée et adoptée par le Sénat cette semaine. Visant à rétablir une juste concurrence entre les libraires physiques et les plateformes de vente en ligne, celle-ci implique une modification des conditions de vente pour le particulier.

 

 

 

 

Le drame, c'était donc le cumul des frais de port et de la remise de 5 %. Si le premier découlait d'une perspective marchande choisie, ou subie, par les vendeurs en ligne, la seconde est inscrite dans le marbre de la loi Lang, de 1981. Or, la remise est simplement une possibilité offerte aux librairies, pas une obligation contractuelle vis-à-vis des clients. 

 

Bien entendu, il est plus aisé pour un groupe, national ou international, de pratiquer la remise, que pour un indépendant. Et plus encore si ce groupe, comme Amazon, dispose d'autres produits commercialisés, sur lesquels il est possible de faire jouer un mécanisme compensatoire. Or, cumuler ce rabais à la gratuité des frais de port pose un problème en regard de l'esprit de la loi Lang, soulignent les professionnels. 

 

À toutes fins utiles, évoquons le communiqué du Syndicat de la librairie française, pour qui le Sénat a fait « reconnaître que la livraison des livres à domicile a un coût ». Et d'assurer que l'interdiction du cumul « va considérablement limiter le ‘dumping' d'Amazon sur les ventes de livres ». Selon les chiffres avancés par le SLF, ce dumping implique une vente à perte, évalué à 2 milliards € annuellement, sur les frais de port, au niveau mondial. 

 

Une pratique visant à « étouffer la concurrence et d'occuper à terme une position hégémonique sur le marché du livre qui lui permettra de relever les prix au détriment des lecteurs ». Et d'ajouter : 

Les librairies indépendantes, au nombre de 3 000 aujourd'hui en France, constituent le circuit de vente physique de livres qui résiste le mieux commercialement, devant les chaînes et la grande distribution. Plus d'un tiers d'entre elles sont présentes sur le marché de la vente de livres sur Internet. Leur situation économique, naturellement sans commune mesure avec celle d'Amazon, ne leur permet pas de consentir les mêmes avantages. La loi votée par le Parlement va donc les rendre plus compétitives sur le segment le plus dynamique du marché du livre. 

C'est beau, on dirait du Stéphane Hessel, dans Indignez-vous!.

 

Pour les e-commerçants, un délai de trois mois a été mis en place, pour leur permettre de s'adapter à la nouvelle législation - à condition que ce principe passe durant la dernière lecture, avant adoption définitive, par l'Assemblée nationale. La loi, telle qu'adoptée par le Sénat, est la suivante :  

Lorsque le livre est expédié à l'acheteur et n'est pas retiré dans un commerce de vente au détail de livres, le prix de vente est celui fixé par l'éditeur ou l'importateur. Le détaillant peut pratiquer une décote à hauteur de 5 % de ce prix sur le tarif du service de livraison qu'il établit, sans pouvoir offrir ce service à titre gratuit.

Et en l'état, on comprend donc que le projet est simple. D'ailleurs, le ministère de la Culture a diffusé la petite infographie ci-dessus, aidant les professionnels à mieux parler avec la presse de ce que cela va impliquer. 

 

En somme, on le comprend, le prix des livres ne va pas augmenter. Du tout. En revanche, et pour la première fois depuis longtemps, le consommateur se retrouvera, en achetant chez les uns ou les autres, dans l'obligation de payer l'envoi de son colis de livres. 

 

Admettons que, d'ici quelque temps, Amazon se décide à passer par un système internalisé de livraison, que l'on appellerait... Kiva Systems. Ce dernier visait à améliorer les outils de logistiques et de distribution des colis, en automatisant plus encore l'envoi des paquets. Or, depuis mars 2012, Amazon a acheté cette société, qui est également implantée en Europe. Bien, donc la logistique, c'est fait, mais si un accord était passé avec la Poste, ou une société de livraison - UPS, etc. - pour obtenir des remises sur les frais de port, que se passerait-il ?

 

C'est simple : les frais de port pourraient coûter moins cher chez Amazon que chez d'autres vendeurs en ligne, et réintroduire une concurrence que l'on s'empressera, au SLF, comme ailleurs, de dénoncer. Aux États-Unis, un partenariat avec l'US Postal, permettant une livraison les dimanches, gratuitement pour les clients Prime - contribution de 79 $ annuels pour profiter d'avantages divers et variés.

 

Autrement dit, l'interdiction de la gratuité des frais de port n'est véritablement qu'une rustine, qui ne durera que le temps de négociations commerciales, permettant de nouveau à Amazon de reprendre le leadership. Après tout, pour compenser les années passées, le client qui se rend en librairie réclamera-t-il la gratuité des frais de réparation de ses chaussures, la gratuité des transports en commun ? Le remboursement de ses frais kilométriques ?

 

À bon entendeur...