Personne n'a peur d'Amazon. Personne ?

Clément Solym - 13.10.2014

Edition - Economie - Francfort Amazon - livre édition - inquiétude numériques


Durant la Foire du livre de Francfort, sa présence se limitait à ses filiales d'édition et d'autopublication. Voldemort, Dark Vador, on lui attribue les plus gentils sobriquets, tant la compagnie agace, inquiète, énerve, et donne régulièrement des sueurs froides. Depuis l'ouverture des portes, jusqu'au dernier jour, Amazon est omniprésent, alors que les éditeurs allemands ont demandé qu'une enquête soit ouverte contre le géant américain. Le cas divise ? Non, il pourfend. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il fait parler...

 

 

Frankfurt Buchmesse 2014

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Cité par l'AFP, l'écrivain autrichien Gerhard Ruiss reconnaissait une véritable crainte : celle de la concurrence déloyale, tant sur les prix, que sur les versements effectués aux auteurs, via le service Kindle Unlimited. Cosignataire de la pétition réclamant la tête, les oreilles – et certainement la queue avec – il ajoute : « Amazon n'a pas en Europe le marché qu'il aimerait avoir, c'est la raison de ce nouveau pas, il veut gagner plus de parts de marché. » 

 

Sachant qu'en parallèle, le conflit avec Hachette Book Group se poursuit, les attentes sont nombreuses. Tout particulièrement en Allemagne, où la société dispose d'un véritable plébiscite de la part des clients : on estime que l'entreprise dispose de 50 à 70 % des parts de marché de la vente en ligne de livre. 80 %, assurait même le PDG d'Osiander, Christian Riethmüller. Le monopole ne serait pas bien loin. « Durant les dernières années, nous avons beaucoup investi et nous avons appris, même d'Amazon. (...) C'est un compétiteur dont nous n'avons pas peur », souligne cependant Alexander Skipis, de la fédération allemande du commerce du livre. 

 

Même pas peur !

 

Pourtant, les éditeurs et libraires allemands ne sont pas décidés à baisser les bras. Heinrich Riethmüller, président de l'association des libraires et éditeurs allemands, était intervenu pour le clamer bien haut : « Je peux dire, clairement, le marché du livre allemand n'a pas peur d'Amazon. » La firme représente cependant un « sujet chaud dans l'édition allemande l'année dernière pour ses conditions de travail et pratiques fiscales, ainsi que sa guerre des prix avec la maison d'édition scandinave Bonnier, une société majeure dans le secteur allemand ».

 

La question est de savoir comment faire plier la firme – et la réponse est dans l'énoncé : en parvenant à convaincre l'Union européenne doit accomplir une harmonisation fiscale globale. Parce que, situé au Luxembourg, le siège social d'Amazon profite des avantages fiscaux, déloyaux, certes, mais cautionnés par l'Europe. En ce sens, rien d'illégal, bien au contraire, dans la démarche de la société. La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, l'avait d'ailleurs reconnu, en évoquant le cas de Netflix : privilégier des pays comme le Luxembourg, les Pays-Bas ou l'Irlande, représente « un choix de rationalité économique », il ne faut pas vilipender les sociétés qui l'opèrent.

 

« Nous n'avons pas le même niveau de fiscalité dans les différents pays européens et que, pour ces raisons, un certain nombre d'entreprises qui ont le choix dans leur installation privilégient des pays comme le Luxembourg, les Pays-Bas ou l'Irlande parce que la fiscalité sur les sociétés y est plus intéressante ou bien que la fiscalité de ces pays permet de faire transiter des bénéfices jusqu'à des paradis fiscaux. »

 

L'harmonisation fiscale, seule solution ?

 

Alors que faire ? La Commission européenne a annoncé la semaine passée qu'elle ouvrait une enquête sur les possibles avantages fiscaux que le Luxembourg offrirait à Amazon, mais elle risque de tomber soit sur une opacité à couper au couteau, soit sur un ensemble de législations pointues, qu'Amazon fait respecter à la lettre. 

 

Le Bookseller donnait la parole à Alain Kouck, grand patron de la société Editis, pour qui l'expansion de la firme « confirme qu'Amazon a de sérieuses ambitions en tant qu'éditeur. Même si elle est un acteur majeur, je n'ai pas de craintes. Ces jours-ci, toutes les professions sont ouvertes à tous, mais cela ne signifie pas que tout le monde réussit ».

 

C'est qu'Amazon Publishing, la filiale éditoriale du groupe avance en ordre de marche, opère des signatures de contrats, pour des adaptations de romans qu'Amazon va adapter en série diffusée sur sa tablette, le Kindle Fire... et constitue un écosystème complet, et complexe. Mais avant tout propriétaire. Kari Spjeldnæs, directeur d'Aschehoug, estime que l'édition norvégienne est plus préoccupée que ses voisins suédois : « Les progrès d'Amazon, dans les pays anglophones sont un motif de préoccupation pour tous les territoires, grands ou petits. »

 

Alors, personne n'a peur, mais tout le monde s'interroge. Et pendant qu'on réfléchit, dans des réunions inquiètes, Jeff Bezos continue de diriger sa société vers... Oui, vers quoi ?