Peter Handke et Olga Tokarczuk : deux Nobel dans l'édition indépendante

Clément Solym - 16.10.2019

Edition - Société - Peter Handke - prix Nobel littérature - réédition Nobel romans


Les deux prix Nobel de littérature décernés pour cette exceptionnelle année 2019 provoquent une réelle agitation dans les maisons. Rééditions et retour en librairie garantis pour Olga Tokarczuk et Peter Handke, pour le bonheur de leurs éditeurs. Pour exemple, La Contre Allée qui avait publié Les enfants verts (collections Fictions d’Europe) de Tokarczuk. Ou pour La Différence qui renouvelle trois textes de Handke.


Wild + Team Agentur - UNI Salzburg et Martin Kraft, CC BY SA 4.0


En cette édition 2019, il fallait en effet que l’Académie remette deux prix : celui de 2018, annulé du fait du scandale #MeToo qui avait frappé le mari de l’une des jurés, mais également celui de 2019, pour reprendre le cours des choses. Pour 2018, c'est Olga Tokarczuk, et Peter Handke, pour 2019, qui ont ainsi été salués.

Pour ce dernier, coutumier de la maison Gallimard, le prix Nobel a été une surprise — on imagine la horde de journalistes faisant le pied de grue devant son domicile francilien, jusqu’à l’empêcher de pouvoir rentrer… Pour La Différence, qui vient de renaître de ses cendres, trois rééditions sont prévues, avec un tirage de 1000 exemplaires chaque.
 

Handke, des voyages aux planches


Les Coucous de Velika Hoča, notes de voyage, a été traduit de l’allemand par Marie-Claude Van Landeghem. Le 6 mai 2008, le calme revenu, Peter Handke s’envole vers l’enclave serbe de Velika Hoča, dans le sud du Kosovo. Irrité par les comptes rendus disjonctés de la réalité qui ont paru dans la presse allemande, notamment, il a hâte de voir de ses yeux ce qu’il advient de ces hommes et de ces femmes qui vivent désormais sous la juridiction albanaise : quelle est la situation économique de ces gens dans l’enclave ?

Comment le nouvel État étranger se manifeste au quotidien ? Qu’est-ce qui a changé pour eux ? Il décèle des changements inquiétants : refus du bilinguisme, déni de l’existence de l’enclave sur les cartes, destruction de bâtiments du patrimoine culturel orthodoxe, difficultés d’approvisionnement, manque d’eau pour irriguer, situation économique précaire, taxes exorbitantes, non respect des droits de propriété…

La liste est précise, longue, confondante… Mais Handke décèle aussi un désir de paix dans les deux secteurs, albanais et serbe, de la ville de Mitrovica, la beauté des vignobles et des champs de blé sous le soleil de mai, le chant des coucous omniprésents, la situation géographique privilégiée de l’enclave…

Quant au Voyage en pirogue (théâtre), également traduit par Marie-Claude Van Landeghem, il avait été préfacé par Eryck de Rubercy, collection littérature étrangère. Au moment où les généraux de l’OTAN et de l’armée serbe s’entendaient à Kumanovo sur une possibilité de paix, le rideau tombait au Burgtheater de Vienne (mercredi 9 juin 1999) sur la première de cette pièce de Peter Handke qui parle de l’impossibilité d’écrire sur la guerre. De quoi y est-il question ?

Dans le hall d’un hôtel d’une petite ville des Balkans, deux metteurs en scène préparent un film, « dix ans après la dernière guerre ». Le scénariste a disparu, restent « quelques lignes directrices tracées par le Comité mondial pour l’éthique ». Défilent alors les personnages susceptibles de jouer dans le film qui ne verra jamais le jour. Des gens du village ou des environs, dont l’égaré, le « coureur des bois » qui ne peut plus entendre les mots « mon voisin », « coexistence pacifique » ou « droits de l’homme » sans avoir envie de trancher une gorge.

À travers lui, Peter Handke proclame sa détestation des « hyènes humanitaires », des experts internationaux, des historiens et, bien sûr, des journalistes. Tous ont créé la réalité de la guerre dans les Balkans selon leurs représentations, ou plutôt selon les directives de la centrale monopolistique de production de la vérité. Le peuple a disparu et le pays aussi, dont le nom — Yougoslavie — n’est plus que chuchoté, au profit d’une « situation » que les experts internationaux maîtrisent. 

Médaille du Prix Nobel de physique 2018
Ecole polytechnique, CC BY SA 2.0

 
Le troisième, Milos Sobaïc, monographie d’artiste, un texte de Peter Handke et de Dimitri Analis, sera probablement moins simple à présenter. Mais faire revivre le fonds de la maison en ce moment précis devient primordial — les titres s’accompagneront donc logiquement de bandeau distinctifs, nous assure l’éditeur.
 

L'Europe, vaste plaine, vaste enjeu


Le texte d’Olga Tokarczuk est, lui, publié dans l’excellente collection Fictions d’Europe de la Contre Allée, maison basée à Lille depuis sa fondation en 2008. « C’est pour les éditeurs de notre association le deuxième prix Nobel de littérature après une autre auteure polonaise, Wisława Szymborska, en 1996 », souligne Stéphanie Morelli, de l’association des éditeurs des Hauts de France. 

Fondateur de la maison, Benoît Verhille rappelle ainsi l’origine de la collection Fictions d’Europe, « élaborée avec des chercheurs de la Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société », ou MESHS, de son petit nom. « L’idée était de réfléchir au devenir et aux enjeux de ce territoire — un sujet déjà récurrent dans notre catalogue — par le prisme de la fiction », indique-t-il à ActuaLitté. Comme une conversation imitée par les auteurs, mais avec cette volonté de perspective.

Il s’agissait donc de commandes, par laquelle étaient invités les écrivains étrangers « à produire des textes spécifiques. Il fallait donc, dans le binôme constitué avec le traducteur, une relation déjà solide ». Olga Tokarczuk devient une évidence, « avec ses récités à la périphérie, respectueuse, mais émancipée des conventions, comme on peut le lire dans ses textes ».

L’autrice, sollicitée en 2015, ne peut alors pas répondre positivement. L’année suivante, elle finira par rendre un texte, « une évidence, à l’image de cette femme. Elle sait se faire entendre et exister, sans débordements, comme ces gens qui parviennent à générer leur espace de liberté, sans l’imposer. Tout cela est très inspirant. »

Le récit que reçoit le traducteur est de courte forme, et ce travail éditorial qui débute se jouera à six mains, impliquant « une relation de confiance essentielle », continue Benoît Verhille. À l’occasion du Prix Nobel, l’ouvrage va être réimprimé à 5000 exemplaires, avec l’espoir aussi d’attirer l’attention sur la collection, qui compte désormais huit titres.

« L’exemple d’Arno Bertina avec son livre Des lions comme des danseuses est symptomatique de cette collection. Il évoquait en 2015, et dans un texte de fiction, la spoliation de biens culturels africains dans les musées d’Europe. » Une fiction rattrapée par le réel, quand, en novembre 2018, c’est toute l’Union européenne qui se penchait sur la question, un an après les engagements d’Emmanuel Macron sur le sujet…

Et l'éditeur de conclure « Ils ne sont ni historiens ni essayistes, pour Fictions d’Europe, mais posent toutes et tous un regard précis. Et Olga Tokarczuk, que nous avions découverte grâce à Robert Laffont, et depuis, Noir sur Blanc, tout autant que les autres. » Elle compte désormais parmi les 15 femmes ayant remporté un prix Nobel de littérature, sur les 116 lauréats. 


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