Peut-être. Peut-être qu'elle t'aurait tranché la gorge au milieu de la nuit.

Cécile Mazin - 23.05.2013

Edition - Les maisons - La constellation du chien - Peter Heller - extraits


Toute la semaine, c'est le roman de Peter Heller, La constellation du chien, qui accompagnera les publications de ActuaLitté. Seront en effet diffusés chaque jour des extraits de cet ouvrage, paru aux Editions Actes Sud.

 

Il me faut deux heures pour parcourir les treize kilomètres en tirant le traîneau vide, après quoi je suis à couvert. Je me déplace encore facilement. Par contre, le retour avec un chevreuil paraît sacrément longuet. Dans un paysage ouvert. Bangley me couvre sur la moitié du trajet. On a encore des talkies qu'on peut recharger grâce aux panneaux solaires. Confection japonaise, de qualité. Bangley possède un fusil de précision CheyTac .308 installé sur une plateforme qu'on a construite. Un télémètre. J'ai vraiment du bol. Un fou de la gâchette. Un fou de la gâchette vraiment retors. Il raconte qu'il peut descendre un homme à un kilomètre et demi. Il l'a déjà fait. Plus d'une fois, j'étais témoin. L'été dernier, il a tué une fillette qui me courait après dans la plaine. Une petite fille, un épouvantail. J'ai entendu le coup de feu, me suis arrêté, ai lâché le traîneau, fait demi-tour. Elle était renversée sur un rocher, un trou là où aurait dû se trouver sa taille, quasiment coupée en deux. Elle avait la poi- trine qui se soulevait, haletante, la tête tournée sur le côté, un œil noir qui brillait et qui me regardait, pas apeuré, plutôt interroga- teur, une question qui la brûlait, comme si dans le domaine des choses vues, celle-ci était bien la plus invraisemblable. Comme ça. Comme de dire, putain mais pourquoi ?

 

C'est ce que j'ai demandé à Bangley, mais pourquoi, putain.

 

Elle t'aurait rattrapé.

 

Et alors ? J'avais un fusil, elle avait un petit couteau. Et plutôt pour se protéger de moi m'est avis. Peut-être qu'elle voulait à manger.

 

Peut-être. Peut-être qu'elle t'aurait tranché la gorge au milieu de la nuit.

 

Je l'ai dévisagé, son esprit qui se projetait si loin, jusqu'au milieu de la nuit, elle et moi. Bordel. Mon unique voisin. Qu'est-ce que je pouvais répondre à Bangley ? Il m'a sauvé la peau plus d'une fois. Sauver ma peau est son job. J'ai l'avion, je suis ses yeux, il a les fusils, il est les muscles. Il sait que je sais qu'il sait : il ne sait pas piloter, je n'ai pas assez de cran pour tuer. Dans toute autre circonstance il resterait sans doute plus qu'un de nous deux. Ou aucun.

 

J'ai aussi Jasper, fils de Daisy, comme ultime signal d'alarme, on fait pas mieux.

 

Bref quand on n'en peut plus des lapins et des perches de l'étang, j'abats un chevreuil. Surtout parce que j'ai envie de grimper là- haut. Même effet qu'une église, un sanctuaire où il fait frais. La forêt morte qui se balance et murmure, la forêt verte pleine de soupirs. L'odeur musquée de la couche des chevreuils. Les cours d'eau où je prie toujours de voir une truite. Un alevin. Un survivant puissant, son ombre verte qui tourne langoureusement sur les ombres vertes des pierres.

 

Treize kilomètres d'espace ouvert jusqu'au pied de la montagne, aux premiers arbres. C'est notre périmètre. Notre zone de sécu- rité. C'est mon boulot.

 

De cette façon il peut concentrer sa puissance de feu sur l'ouest. C'est comme ça qu'il parle Bangley. Parce qu'il y a cinquante bornes de hautes plaines dans toutes les autres directions, donc plus d'une journée de marche alors que les premiers arbres à l'ouest sont à seulement deux heures à pied. Les familles sont à seize kilomètres au sud mais ne nous font pas d'ennuis. C'est le nom que je leur donne. Une trentaine de mennonites atteints de cette maladie du sang qui s'est propagée après la grippe. Une sorte de fléau mais à combustion lente. Quelque chose proche du sida, je crois, peut-être plus contagieux. Les gamins sont nés avec, ils sont tous malades et faibles, et il en meurt tous les ans.

 

Peter Heller

La constellation du chien

Roman traduit de l'anglais

(Etats-Unis) par Céline Leroy

On surveille le périmètre. Mais si quelqu'un se cachait. Dans les anciennes fermes. L'armoise. Sous les saules le long d'une rivière.

 

Ou dans les arroyos, avec leurs berges creusées. Il m'a demandé une fois : Comment je pouvais savoir. Comment je pouvais savoir qu'il n'y avait personne dans notre périmètre, dans tout cet espace désert, qui se cachait, attendait de passer à l'attaque ? Mais le truc c'est que je vois beaucoup de choses. Je connais les lieux pas tout à fait comme ma poche, ce serait trop simple, mais comme un livre que j'aurais lu et relu un nombre de fois incal- culable, comme la Bible, par exemple, pour des gens de l'ancien temps. Je le saurais. Une phrase pas à sa place. Un blanc. Deux points où il devrait n'y en avoir qu'un. Je sais.

 

Je le sais, je crois : si je meurs – non, pas si – ce sera durant une de ces expéditions dans la montagne. En traversant la plaine déga- gée avec le traîneau chargé. Une flèche dans le dos.

 

Il y a très longtemps Bangley m'a donné un gilet pare-balles, un de ceux de son arsenal. Il a tout un attirail. Il a dit que ça arrê- tait les balles de n'importe quel pistolet, ou une flèche, mais que pour les fusils, ça dépendait, j'avais intérêt à avoir du pot. J'y ai réfléchi. A priori, en dehors des familles nous sommes les deux seuls êtres vivants sur au moins plusieurs centaines de kilomètres carrés, les seuls survivants, j'avais intérêt à avoir du pot. Donc je porte le gilet en hiver parce qu'il tient chaud, mais quasiment jamais durant l'été.

 

Quand je le porte, j'ai l'impression d'attendre quelque chose. Est-ce que je me tiendrais sur le quai d'une gare à attendre un train qui n'est pas passé depuis des mois ? Peut-être. Parfois, la situation me donne cette impression.

 

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