Peut-on encore rire en 2012 avec Cabu, ou le salutaire mauvais goût

Clément Solym - 28.02.2012

Edition - Les maisons - caricatures - Cabu - rire


Il n'y a pas de sujets plus épineux que ceux qui touchent aux droits de l'un sans faire bouger ceux de dividu. Malléables à l'envi, leurs limites épousent curieusement celles du bon goût quand il s'agit d'humour. À tel point que rire est devenu un jeu risqué, plus aussi marrant qu'avant.

 

Une cible facile : les hommes politiques

 

On commence en douceur avec la proie favorite des chasseurs de bons mots. Pas difficile de les comprendre : l'homme politique se déplace lentement, et généralement avec autant de discrétion qu'un tyrannosaure sur une autoroute à cinq voies. Constamment interrogé, il commet ainsi plus souvent des énormités qu'il convient d'épingler.

 

 

 

Ces messieurs-dames ont un haut-parleur entre les mains, alors autant leur faire entendre leur propre écho une fois qu'ils ont crié du vide. Qu'il soit déformé n'est pas le problème : l'écho ne serait pas sans eux et leurs faux pas. Pour le satiriste, la seule difficulté reste alors de se renouveler : ne pas toujours s'attaquer au plus petit et au plus facile (pas de noms), mais intensifier la traque de l'adversaire le plus retors, celui qui échappe à tous les autres par sa fourberie. Érasme affirmait que seul le bouffon pouvait critiquer le Roi, alors profitons-en.

 

Une cible nécessaire : les institutions

 

Ces murs qui feraient tenir la société s'érodent avec le temps : il vaut mieux tirer dessus à boulets rouges pour en finir avant l'effondrement. La morale ne disparaît jamais, elle ne fait que sauter d'un corps à l'autre comme la créature de The Thing : c'est immuable, les libertaires d'hier seront les croûtons de demain.

 

 

 

 

« Il n'y a rien de plus stable que le changement » a dit Dylan (aujourd'hui une institution qui vend ses phrases au plus offrant), et merde, il avait raison. Capitalisme sauvage ou démocratie représentative, même combat : ce qui pouvait encore être plein de promesses hier n'a plus lieu d'être aujourd'hui.

 

Une cible qui prend pour cible : les activistes

 

Sur ce terrain, le chasseur pourra vite se retrouver chassé : il se fraye un chemin dans la forêt des sujets brûlants et des tabous généralisés. Il paraît que 20 millions de Français se sont fendu la gueule devant Intouchables : le travail des caricaturistes et autres biliaires devrait être facilité ! On parie que non ? Parce qu'il y en a toujours qui se sent de défendre les « minorités », en trouvant des limites à une liberté qu'ils entendent revendiquer.

 

 

 

 

Aujourd'hui, « rire de » gène parce que cela témoignerait d'un irrespect profond. Mais, au contraire, rire de quelque chose nécessite une certaine connaissance de son sujet, puisque l'on entend dénoncer ses travers. Ce n'est pas se moquer : « rire de » est un exercice créatif, jamais achevé, même après un cocktail Molotov. Certaines voix gênent parce qu'elles se font entendre : celle de Cabu est toujours audible et fait l'objet d'un livre, Peut-on encore rire de tout, publié par Le Cherche-midi le 15 mars prochain.

 

Aujourd'hui, aux côtés de la caricature, c'est la culture spécifique à Internet qui fait le plus souvent les frais du puritanisme : on lui reproche son verbiage incessant qui la conduit à aborder, parfois avec maladresse il est vrai, des sujets bouillants comme la pédophilie. Il vaut mieux une voix que le silence de l'hypocrite : Pedobear est très con, peut-être, mais au moins il balance à la face de la société occidentale un tabou qu'elle préférerait enterrer bien profond sous les couches de la moralité.

 

Alors, peut-on rire de tout ? S'il faut réellement le défendre, alors oui, on le doit, et avec Desproges, reprenons ce chant salutaire : il faut rire de tout. 

 

« S'il est vrai que l'humour est la politesse du désespoir, s'il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s'il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. Au reste, est-ce qu'elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ? Est-ce qu'elle ne pratique pas l'humour noir, elle, la mort ? »


Maintenant, assurément, on n'en rira pas avec tout le monde. Mais là, c'est Jamel Debbouze que l'on nous permettra d'invoquer : « Rira bien, qui c'est qui rigolera vers la fin ! »

 

Epatant.