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Philip Pullman appelle les éditeurs anglais à réintroduire un prix unique du livre

Victor De Sepausy - 01.08.2017

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Décidément, l’exception culturelle française inspire : le romancier Philip Pullman, également président de la Society of Authors, appelle ainsi l’Angleterre à rétablir un modèle de prix unique du livre. Selon lui, il s’agit ni plus ni moins que de protéger les librairies, « porteurs de la lanterne de la civilisation ».


Waterstones Kensington, London
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Intervenant dans le Sunday Times, Philip Pullman souhaite donc que soit réinstauré sinon un prix unique, du moins un prix minimum. Historiquement, le Royaume-Uni disposait du Net Book Agreement jusqu’à sa dissolution, en 1997. Par ce dernier, les livres étaient au même tarif chez l’ensemble des revendeurs, sauf exception lors d’occasions spécifiques. 

 

Mais à l’initiative des chaînes de librairies, dans les années 90, le NBA a disparu – en effet, la législation posait plutôt une forme d’option de bonne volonté globale. Par la suite, le NBA a été considéré comme illégal, et remis au placard.

 

Pullman ne peut ignorer cette histoire, et, pourtant, il a adressé un courrier aux éditeurs britanniques, pour leur demander de prendre part à un renouveau de ce modèle. « Il existe une croyance folle, inhumaine et pervertie, selon laquelle le marché sait mieux faire et c’est devenu quelque chose de naturel, comme la gravité, que nous ne pouvons pas modifier. Mais bien entendu, nous pouvons changer la manière dont le marché fonctionne. C’est une construction humaine », assure-t-il. 

 

Selon les dernières données de la Booksellers Association, on compte sur le territoire 867 librairies indépendantes, contre 1028 en 2012 et 1424 voilà dix ans. « Je souhaite ardemment que les librairies indépendantes survivent et prospèrent », poursuit Pullman. « Il n’est pas excessif de dire qu’elles sont les porteurs de lanternes de notre civilisation. »

 

La Society of Authors, qui compte 10.000 membres, a donc fait parvenir un courrier aux éditeurs, pour parler des rabais pratiqués sur les livres. Et tenter de mettre un terme à cette situation. C’est d’ailleurs le message que faisait passer Nicola Solomon, la directrice générale de la SoA, considérant que les remises démesurées sont une atteinte directe aux revenus des écrivains.

 

Bien entendu, la Booksellers Association a accueilli avec des vivats la proposition de Pullman : Tim Godfray, le directeur de la BA, assure que réintroduire « une forme de contrôle des prix », sera à l’ordre du jour de leur prochaine réunion. 

 

Et de poursuivre : « Le NBA s’est effondré l’année où Amazon s’est créé à Seattle. Tout nouvel accord devra prendre en compte l’ère d’internet et la mondialisation de l’édition et de la librairie. Afin de travailler efficacement, les systèmes de fixation de prix ont besoin du soutien de l’ensemble des principaux éditeurs. » (via The Bookseller)

 

"Aucun avenir", cette approche

 

D’ailleurs, le seigneur du livre à prix discount, Amazon, apprécierait certainement : cela permettrait de ne plus vendre de livres à perte, tout en disposant de marges plus confortables sur le prix de vente public. Cependant, c’est une tout autre stratégie que le marchand américain adopterait alors : ayant fait désormais du livre un produit d’appel, cela bousculerait quelque peu son modèle économique.

 

Cela dit, il y a loin de la coupe aux lèvres : le président de la Publishers Association, Stephen Lotinga, balaye l’idée même d’un prix fixé. « Aucun avenir », estime-t-il. Selon lui, la meilleure approche reste de soutenir les librairies indépendantes, alors que la situation actuelle menace de laisser 275 villes sans librairie. Les efforts doivent aller dans le sens d’une plus grande égalité du marché du livre dans la vente au détail.

 

« Les éditeurs soutiennent pleinement les efforts visant à assurer qu’autant de librairies indés que possible soient présentes sur le territoire britannique, de sorte que les lecteurs disposent d’un véritable choix d’endroit et de manière d’acheter leurs livres », poursuit-il. La lutte doit porter contre les comportements anti-concurrentiels. 

 

Actuellement, la Belgique travaille d’arrache-pied à la constitution d’un prix unique, discuté depuis des dizaines d’années, sans avoir pour l’heure abouti. Mais il semble que l’on voit désormais la fin du tunnel. Le texte législatif doit être présenté vers la fin de l’année au Parlement belge, mais sa mise en application n’interviendrait pas avant 2020.

 

L’un des enjeux, pour les territoires sans prix unique, reste que la concurrence avec Amazon repose sur un modèle inique, fondamentalement. Les remises que le cybermarchand obtient découlent de ce que les stocks vendus sont plus importants. C’est probablement de ce côté qu’il faudrait également regarder – que l’on soit dans un pays avec ou sans prix unique, d’ailleurs. 

À la croisée des mondes Tome 1 Les royaumes du Nord – Philip Pullman, trad. Jean Esch – Gallimard jeunesse – 9782075085786 – 8,90 €