Pierre Mérot : Toute la noirceur du monde n'intéresse personne

Nicolas Gary - 30.10.2013

Edition - Les maisons - Pierre Mérot - éditions Flammarion - Toute la noirceur du monde


L'histoire du dernier livre de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde avait agité la presse : le Landerneau semblait se passer la patate chaude, sans qu'aucune maison n'accepte de prendre le risque de cette publication. C'est qu'au sein de la maison Stock, qui devait originellement faire paraître l'ouvrage, la sortie avait déraillé après le changement de patron.

 

 


 

 

Le 25 mars 2013, en plein Salon du livre, la triste nouvelle survenait : le décès de Jean-Marc Roberts, éditeur chez Stock, frappé par un cancer. Un mois plus tard, Manuel Carcassonne, directeur général de Grasset était nommé à la tête de la maison Stock. Il avait tout pour lui succéder, expliquait alors Arnaud Nourry, « l'intelligence, l'anti-conformisme, le flair, le goût du risque calculé, le tempérament conquérant, l'expérience ». 

 

Mais très rapidement, Manuel Carcassonne décidait de refuser la parution du livre. Une mauvaise nouvelle, puisque l'ouvrage avait été originellement prévu aux éditions... Gallimard, pour le mois de janvier 2013. Ce choix de la maison devait mettre fin à la recherche d'éditeur, alors que le livre avait été refusé à plusieurs reprises. 

 

L'écueil de Stock

 

Dans L'Express, Manuel Carcassonne expliquait en avril dernier : « Le manuscrit de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde, m'a été proposé chez Grasset par son auteur en mars 2012 sous le titre Divertissements. Je l'ai refusé fin mars 2012, l'ayant lu, et en ayant débattu en comité de lecture, conformément à nos pratiques rue des Saints-Pères. Dans son envoi, l'auteur qualifiait lui-même son livre d''un peu dérangeant', euphémisme à mes yeux: je n'en partage ni la vision du monde, ni la morale, ni l'esthétique, ni le parti-pris. »

  

L'arrivée chez Gallimard était salvatrice. Mais quelques mois auparavant, la maison avait fait les frais d'un ouvrage publié par Richard Millet, présent au comité de lecture. Ce dernier avait fait paraître un Éloge littéraire d'Anders Breivik, et suite aux pressions, il avait été contraint de démissionner du comité de lecture, en dépit, précisait-il récemment, du soutien d'Antoine Gallimard. Manifestement soucieuse d'éviter un nouvel esclandre, la maison préférait annuler la publication qu'avait décidée Richard Millet. 

 

C'est ainsi que Véronique de Bure avait présenté à Jean-Marc Roberts le roman, évoquant « un livre iconoclaste, dérangeant, dont le personnage central de fiction, Jean Valmore, bascule dans l'extrémisme de droite, par désespoir », expliquait-elle au Monde. Elle parlait même de roman maudit, au même titre que Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, véritable pavé dans la mare littéraire de 2006. 

 

Or, prenant ses fonctions au sein de la maison Stock, Manuel Carcassonne refusait pour la seconde fois le livre : « Découvrant ce livre dans les programmes de rentrée de Stock, je ne peux désavouer mon propre jugement, ni ne veux publier un texte que je n'approuve pas et ne saurais donc être en situation de défendre. Il n'y a pas d'affaire Mérot. »

 

Flammarion au secours

 

Finalement, c'est début mai que les éditions Flammarion annonçaient officiellement que le livre serait publié pour la rentrée de septembre. Un communiqué de la PDG, Teresa Cremisi, expliquait que le huitième roman de l'auteur de Mamifères compterait parmi les parutions de son catalogue.

 

L'ouvrage « a été mis en cause parce qu'il aborde des réalités comme le racisme, la violence, l'extrémisme. Est-ce une raison valable pour condamner un texte qui est sans équivoque une œuvre de fiction et ne fait en aucune façon l'apologie de ce qu'il évoque ? Il nous semble que non », expliquait la maison, décidée à le défendre. Pierre Mérot était accepté, « d'abord parce que la littérature est là aussi pour décrire le réel. Ensuite parce que Pierre Mérot est un écrivain talentueux ». 

 

Et de conclure : « Pour ces raisons, et parce que Jean-Marc Roberts, notre ami et auteur chez Flammarion, l'avait choisi pour sa rentrée littéraire chez Stock, nous publierons le roman de Pierre Mérot en septembre prochain. »

 

Il n'y avait donc plus d'affaire Mérot, sinon peut-être la question qui restait en suspens, autour du contrat d'édition.

En réalité, il y a peut-être une « affaire », et une affaire pas inintéressante du tout, au sens où elle laisserait supposer, ce dont on se doutait, mais qu'on n'osait plus trop rappeler ces derniers temps, voire qu'on nous demandait de biffer des contrats, qu'un contrat d'édition serait conclu intuitu personæ !, qu'il ne lierait pas vraiment un auteur à une maison d'édition, mais un auteur à la personne d'un éditeur.

Sauf qu'à ce jour, selon les données d'Edistat, le livre compte 1057 ventes effectives. Échec retentissant, évidemment, pour un ouvrage dont personne, ou presque, ne voulait. Nous avons sollicité Flammarion pour connaître le tirage, mais la maison ne nous a pas encore répondu.