Pinar Selek : "Aucun nationalisme n'est bon. Aucun n'apporte de réponse"

Nicolas Gary - 27.02.2015

Edition - Les maisons - Pinar Selek - génocide Arménie - Turquie histoire


Pinar Selek a tant de plaisir à vivre, et à partager « une parole qui vient du cœur », la seule à même de « toucher le cœur de l'autre », qu'elle parvient à enchanter même la plus sombre des salles. À la Maison des Métallos, hier soir, la sociologue turque, qui s'intéresse aux populations opprimées, venait présenter son dernier ouvrage. Marie-Christine Barrault a inauguré la rencontre avec une salle quasi comble, par une vibrante lecture. Au terme de laquelle Pinar – prononcer Pénar, « mais Pinar, ça me plaît aussi beaucoup », ajoute-t-elle – l'a embrassée. Elle est comme ça Pinar : elle aime donner. Elle aime remercier.

 

 Pinar Selek

Pinar Selek, toute en couleur - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le livre est paru aux éditions Liana Levi, Parce qu'ils sont Arméniens. Un ouvrage qu'elle voulait écrire rapidement, « parce que j'avais tout en tête, que je savais précisément ce que je voulais dire, écrire ». Le contrat est signé avec la maison, et l'auteure, avant même d'avoir commencé sa rédaction, reçoit une avance. « Ça ne m'était jamais arrivé de recevoir de l'argent comme ça, sur mon compte en banque. » 

 

Pinar se souvient qu'enfant, elle était intriguée par ce « Madame » qu'on ne disait qu'aux femmes arméniennes, et cela l'intriguait. Pourquoi ? Pour les différencier, les discriminer, mais à 6 ans, on n'entend pas très bien ce genre de chose. Distinguer les femmes arméniennes des femmes musulmanes, turques. Madame, parce qu'elle était Arménienne. 

 

Pinar, elle vous dit tout ça avec facilité, avec une tendresse presque gourmande. Elle partage tout, et même quand elle est plus sérieuse, que les sujets sont graves, elle reste généreuse. Parler du génocide arménien, parler des violences subies en Turquie, parler de la domination, elle sait faire. Elle a une voix qui va et vient – elle s'excuserait presque de son français, quand on serait bien en peine d'avoir quelques mots d'arménien qui nous viennent à la bouche. 

 

Elle est militante, féministe, lutte pour les droits des uns, l'acceptation des autres, mais, avant tout, elle défend une cause : « Aucun nationalisme n'est positif. Aucun n'apporte de réponse. » Et elle invite chacun à « dépasser le cap du nationalisme, et de l'égoïsme » qui ronge toute société reposant sur ces valeurs conservatrices. Celles qui excluent les autres, celles qui mettent sous le tapis les faits de l'Histoire, comme le génocide. « Je suis allée en Allemagne, et là-bas, ils ont accepté, ils ont reconnu l'Histoire et les morts. Cela n'absout personne, cela ne répare rien, mais c'est une ouverture. Il ne faut pas cacher sous le tapis, parce que ça participe de la destruction, cela affaiblit un pays. C'est comme un mensonge. »

 

"Je suis un petit point dans un grand tableau, je ne peux pas faire grand-chose, mais je peux témoigner"

 

 

Et le mensonge, c'est un cancer funeste, tout particulièrement quand on veut fonder une république, une démocratie. Gaïdz Minassian, journaliste au Monde, qui était présent pour cette rencontre, assure que Pinar « nous fait entrer dans la géopolitique, par le bas », comme si c'était de cette manière que l'on puisse le mieux entrer dans l'histoire d'un peuple, et de sa diaspora mondiale. « Je suis un petit point dans un grand tableau, je ne peux pas faire grand-chose, mais je peux témoigner », assure-t-elle. 

 

Aujourd'hui, Pinar vit en France. « Nous n'avons pas quitté la Turquie. On nous a chassés. » Depuis l'assassinat de Hrant Dink en 2007, fondateur du premier journal écrit en turc et en arménien, elle s'est résignée à l'exil. Il a commencé par l'Allemagne, avant d'aboutir en France. Aujourd'hui encore, même si la situation s'est apaisée, il reste impossible, sinon particulièrement difficile, de rester en Turquie. En décembre dernier, Pinar a été acquittée pour la quatrième fois, accusée d'avoir pris part à un attentat – une accusation qui traîne depuis 1998...

 

 


traduit du turc par Ali Terzioğlu

 

 

« Hrant fut assassiné, parce qu'il avait franchi la ligne : avec le journal Agos [le sillon, en arménien, NdR], il creusait quelque chose qui n'a pas été supporté par les Turcs. » Une mort qui a provoqué le déclic : celui de l'exil. Un assassinat de trois balles, qui fit « descendre le peuple dans la rue : 300.000 personnes qui enfin revendiquèrent leur appartenance ». 

 

Elle se souvient aussi des chansons nationalistes, qui servaient plus facilement à couvrir les cris des gens torturés. Et qu'elle prit en horreur ces chants. « Il m'a fallu entendre La France de Ferrat, pour avoir un sentiment de fierté, me réconcilier avec un chant qui exaltait un pays. Et me réconcilier avec ce chant. » 

 

Pinar, elle a cela de joyeux, d'enthousiaste. Elle a le bonheur communicatif, même avec le poids de l'histoire. Et quand elle s'interroge, elle entraîne chacun avec elle. « Peut-on réparer l'irréparable ? Et qui portera la voix de ceux qui ont subi l'irréparable ? » On est au plus grave de la question arménienne, et alors que la salle est silencieuse, Pinar, soudainement, rit. De ces rires qu'aucun nationalisme, qu'aucun négationnisme ne peut étouffer. « Heureusement. »

 

Retrouver Parce qu'ils étaient Arméniens, en librairie 

 

 

On pourra aussi retrouver cet entretien, réalisé par l'éditeur.