Pirates : mais pourquoi sont-ils toujours méchants ?

Clément Solym - 03.10.2012

Edition - Economie - amazon - DRM - piratage


Souvenons-nous des années 90, quand le monde de la musique était effrayé par de terribles prophéties annonçant sa mort prochaine, et livré aux assauts éhontés des pirates de l'internet. C'était toute une honnête industrie qui menaçait d'être envoyée par le fond si personne ne se mobilisait pour faire la chasse aux gibiers de potence numériques et ramener la paix sur les plates et lucratives eaux détenues par les majors. Napster fut le premier pendu, exécuté aussi sec et de façon aussi exemplaire que possible. D'autres suivirent pour l'exemple aussi.

 

 

 

 

Le temps a passé, les pirates ont évolué, ont changé de forme à tel point qu'aujourd'hui on peine encore à les distinguer sur cet immense plan d'eau démocratisé qu'est devenu l'internet. Si alors, uploader, indexer, downloader était l'apanage d'un nombre restreint et chevronné de loups de mer, aujourd'hui n'importe quel marin d'eau douce peut se mettre à l'œuvre. Internet n'est plus ce triangle des Bermudes ou ces Caraïbes sans foi ni loi : des entreprises des plus respectables font la course, nombre de citoyens naviguent ou surfent sur ces océans toujours plus vastes, riches, renouvelés, dynamiques...

 

Les pirates ont évolué, donc. Et ont persisté. Quant aux détenteurs de contenus (éditeurs, industriels), pas vraiment. Toujours à vouloir protéger leurs supertankers avec des vieilles couleuvrines quand aujourd'hui, ce sont les Amazon, Google, Spotify, Apple qui dictent les lois. Parce que si l'on regarde quelques années en arrière, depuis les années 2000, ce sont bien eux les véritables « pirates » qui se sont lancés à l'assaut des majors ou des grandes industries culturelles.

 

Exit le petit internaute qui uploade la version péniblement numérisée de son dernier DVD. Ce sont de véritables armadas qui ont bouleversé les règles du jeu et remis à plat les législations maritimes du net, à coups de numérisations à la chaîne, mise en lignes massives de morceaux, politiques agressives sur les prix flirtant avec le dumping, en brisant les codes de la distribution, etc. Pourtant, face à ces flibustiers, organisés et puissants, comment régissent les amirautés en place ?

 

Le pirate moyen cible privilégiée ?

 

Mollement, dira-t-on. Aucun croiseur, aucune flotte n'est déployée pour réinvestir ces eaux infestées, en dépit des récurrentes jérémiades sur l'incurie de leur concurrence ou de déclarations tonitruantes comme l'amiral Gallimard qui entend s'attaquer à Amazon.

 

On préfère s'attaquer au pirate moyen qui, rappelle-t-on, avec sa coquille de noix d'ordinateur de bureau va submerger les toutes puissantes industries culturelles. Chez Hachette, on continue à tout miser sur une politique de DRM. Alors que Goodkind vient de décider d'abandonner l'usage de ses DRM (via Cpaglobal), après les plaintes de ses usagers exaspérés de ne pouvoir se servir convenablement de leurs biens et de pouvoir passer librement d'un support à un autre.

 

Le capitaine Paulo Coelho a appelé à « pirater » le maximum de ses écrits, convaincu que la diffusion libre de ses textes et de son nom dopera les ventes. Mais rien n'y fait, les industries culturelles continuent comme si l'on se trouvait encore dans les années 90, à blinder ses supertankers au risque de le faire au détriment des usagers.

 

La conséquence de cette désertion des mers, le champ libre est donné aux géants que sont devenus Amazon, Google et consorts, qui de l'ouverte piraterie sont devenus des monopoles désormais reconnus et admirés, des sortes d'États sans frontières avec lesquels on discute ou auxquels l'on se soumet. Ils innovent et dictent les règles, amassent des butins considérables tandis que les éditeurs se contentent de rester sur leurs propres rentes. Plus de besoin de l'excuse des pirates pour prophétiser une catastrophe, les éditeurs se sabordent tout seuls.