Plantu et sa Souris signent un "petit lexique de l’autocensure"

Cécile Mazin - 26.10.2015

Edition - Les maisons - Plantu souris - caricatures lexique - politique humour


Ce 5 novembre, le dessinateur Plantu fera un grand retour en librairie, avec Souris et tais-toi !. Un nouvel ouvrage où il effectue un récapitulatif de l’année passée. Des dossiers à scandale à la petite scène de ménage en passant par les catastrophes naturelles, les élections nationales, ou l’information internationale... 

 

L’indéfectible petite souris reviendra pour nous parler de Marianne endeuillée, de ces banquiers à gros cigares ou de M. Paul Emploi. Dans cette rétrospective, humour et vie politique se rejoignent pour un « petit lexique de l’autocensure ». Le tout est accompagné d’un mot intelligent, que voici.

 

 

 

Bien souvent, les lecteurs du Monde me demandent pourquoi je dessine une petite souris. J’y répondrai dans ce lexique. Ensuite, je parlerai de la petite souris bâillonnée. Ma petite souris est née en 1995 : une nouvelle directrice artistique venait d’arriver au journal. Quinze jours plus tard, pour marquer son territoire, elle a décidé de virer sans indemnités deux dessinateurs qui travaillaient au Monde depuis plus de quinze ans : Bérénice Cleeve, dessinatrice américaine, et Tudor Banus, dessinateur roumain. J’explique tout ça dans mon lexique (cf. entrée « Souris »).

 

Mais alors, pourquoi dessiner une petite souris bâillonnée ? Parce que c’est dans l’air du temps : les dessinateurs vont avoir de plus en plus de mal à dire ce qu’ils ont sur le cœur. Les peurs et le politiquement correct sont passés par là.

 

Les petites souris ont commencé à être bâillonnées un peu partout à cause du principe de précaution de la pensée. De nouvelles peurs se sont installées. Et ces peurs ont encore grandi depuis dix ans.

 

Les fatwas lancées contre les dessinateurs danois en 2006 et les tragédies de janvier 2015 ont changé les habitudes et les mentalités. Désormais, même en France, en Belgique ou au Danemark, la barbarie est au coin de la rue.

 

Dès la fin des années 1990, j’avais l’habitude de rencontrer Kofi Annan, le secrétaire général de l’ONU, et nous avions senti la nécessité de réunir des dessinateurs du monde entier pour parler de la responsabilité éditoriale de nos images. Et puis, en février 2006, la planète prenait feu : plusieurs centaines de milliers de musulmans fustigeaient les caricaturistes danois qui avaient osé représenter le Prophète. Certains barbus hystériques brûlaient des drapeaux danois et européens.

 

"Les petites souris ont commencé à être bâillonnées un peu partout à cause du principe de précaution de la pensée. De nouvelles peurs se sont installées. Et ces peurs ont encore grandi depuis dix ans."

 

 

Le 16 octobre 2006, nous avons réuni à New York, autour de Kofi Annan et devant l’Assemblée de l’ONU, des dessinateurs chrétiens, juifs, musulmans, athées, etc. C’est là qu’est née l’association Cartooning for Peace/Dessins pour la paix. Cette première rencontre s’intitulait « Désapprendre l’intolérance ».

 

À l’heure où certains avaient tellement envie de creuser un fossé entre les cultures, nous, avec nos petits crayons, nous essayions de créer des ponts. Depuis, il y a eu les journées de janvier à Paris. 

 

Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski sont assassinés (en tout douze personnes à Charlie Hebdo), des otages sont tués dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes et des policiers sont exécutés. La France retient son souffle.

 

Aujourd’hui, les dessinateurs continuent à faire leur travail de caricaturistes comme avant. Les dessins n’ont pas changé, mais leur vie n’est plus la même ; plusieurs sont maintenant accompagnés d’officiers de sécurité. 

 

Depuis dix ans, l’association Cartooning for Peace a pris de l’importance et l’équipe suit de près des dessinateurs du monde entier. Certains sont menacés ; d’autres viennent se réfugier en France. Il s’agit bien sûr de les aider. Mais il s’agit aussi de se nourrir de leur expérience et de s’inspirer de leur exemple pour savoir comment mieux contourner les interdits qui s’installent un peu partout dans notre belle Europe endormie.

Plantu