PNB : quand le ministère de la Culture évalue, il le fait à vue

Antoine Oury - 08.03.2016

Edition - Bibliothèques - PNB prêt numérique - prêt numérique en bibliothèque - évaluation PNB auteurs


Le projet PNB, pour Prêt Numérique en Bibliothèque, est destiné, comme son nom l'indique, à fournir une solution de prêt de livres numériques aux bibliothèques publiques. Porté par l'acteur privé Dilicom, le projet PNB est régulièrement critiqué pour son manque de transparence et l'absence de véritables évaluations quant aux conditions de diffusion et de prêt choisies. Le Service du Livre et de la Lecture, au ministère de la Culture, était censé mettre tout le monde d'accord ce matin : c'est raté.

 

pnb nation - 2003

(Acid Pix, CC BY 2.0)

 

 

À l'occasion d'une journée d'étude sur le système PNB, le ministère de la Culture l'avait promis. L'évaluation attendue depuis plusieurs mois par les professionnels était programmée à 9h45 : « PNB : évaluation du projet : par Cécile Quéfellec, chargée de mission Ressources numériques, Bureau de la lecture publique, MCC ».

 

La présentation avait des allures d'avant-première : le ministère a casé une conférence sur cette évaluation dans le programme de Livre Paris, et la plupart des éléments devaient être dévoilés aujourd'hui. Les professionnels attendent depuis un moment ces éléments pour juger du sérieux de ce système initié en 2012. Cette dernière est visiblement mise en œuvre depuis septembre 2015, date choisie par le ministère pour collecter les données. « Excepté quelques retours chiffrés, il n’y a pour l’heure aucune évaluation qualitative de ce service », notait d'ailleurs à juste titre l'Association des Bibliothécaires de France en octobre dernier.

 

Il faut donc s'attendre à ce qu'un peu plus de données soient disponibles à Livre Paris, puisqu'une clé USB défectueuse a empêché la diffusion du document complet du ministère. Mais bon, pas tant que ça, finalement : le Salon est dans une semaine.

 

Une méthodologie discutable

 

L'évaluation proposée par le ministère s'appuie sur trois points : l'offre (étendue, composition, place des nouveautés), les acquisitions par les bibliothèques et le nombre de prêts. On pourra s'étonner de l'absence de plusieurs facteurs, pourtant au cœur du système : l'évolution des prix et des conditions de prêt y compris technologiques, mais aussi les effets sur la fréquentation ou les inscriptions, dans les établissements eux-mêmes. On pourrait même aller jusqu'à un examen des pratiques d'achat en librairie des usagers numériques, pour déterminer si la cannibalisation est une crainte fondée (le Royaume-Uni l'a fait), mais bon...

 

« Il n'est pas possible d'avoir de chiffres pertinents sur ces usages si on ne sait pas sur quelle base se font ces prêts », argue le ministère pour expliquer l'absence de données. Une explication assez vaseuse, puisqu'après relevé de l'offre, il aurait suffi d'ajouter un point « usage » dans l'évaluation. Finalement, on ne sait même pas si un usager qui a emprunté en numérique a retenté l'opération ou non.

 

Le souci, nous explique-t-on à la sortie de la conférence, c'est que les données utilisateurs sont conservées par les bibliothèques (ce qui est en soi un point positif au sein de PNB), et que Dilicom n'a donc pas pu les transmettre aux pouvoirs publics. On se demandera alors pourquoi le ministère ne s'est pas tourné vers les bibliothèques pour collecter ces données : il serait bon de pouvoir les obtenir, ne serait-ce qu'à des fins de politique de lecture publique...

 

Enfin, et c'est peut-être le plus grand manque de cette évaluation, le ministère n'a pas jugé utile d'observer les succès ou échecs d'autres systèmes de prêt de livres numériques. PNB « ne fait [...] l'objet d'aucune recommandation particulière de la part du Ministère de la Culture et de la Communication et n'est pas exclusif du développement d'autres formules de mise à disposition des livres numériques » répondait elle-même l'ex-ministre Fleur Pellerin à l'ABF. 

 

Sauf que cette position devient difficile à défendre si l'évaluation du prêt numérique en France ne cite que PNB : les solutions de CyberLibris, StoryPlayr ou E-Fraction diffusion sont totalement passées sous silence.

 

Des résultats pas vraiment exploitables

 

Outre le problème des données utilisateurs évoqué ci-dessus, le ministère explique avoir eu du mal à déterminer le nombre de titres disponibles : « La mesure par fichier ou par nombre de notices n'est pas satisfaisante, puisqu'un même titre peut être présent avec plusieurs fichiers et notices », précise le ministère.

 

Même souci pour les nouveautés. La définition même est problématique, nous précise Dilicom : les fichiers FeniXX, les œuvres indisponibles numérisées, peuvent-ils, par exemple, être considérés comme des nouveautés ? Il faudra catégoriser précisément ce type d'œuvre, et Dilicom nous assure y travailler. « Dans le cadre de l'évaluation, nous avons choisi de considérer comme nouveauté un ouvrage dont la parution papier est antérieure d'un an par rapport à ce qui est mesuré », note le ministère. Ce sont donc des nouveautés éditoriales, et non techniques.

 

Livres en bibliothèque

photo d'illustration (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Différentes catégories d'ouvrages ont été définies : fiction, documentaire et jeunesse et bande dessinée.

 

Une soixantaine de bibliothèques s'est raccordée au système PNB : de très gros réseaux (Grenoble, Montpellier, Paris, la Fédération Wallonie-Bruxelles), mais aussi trois bibliothèques qui desservent des communes de moins de 10.000 habitants, et des bibliothèques qui desservent entre 10 et 20.000 habitants. On compte également 9 bibliothèques départementales de prêt, qui contribuent à la desserte des bibliothèques rurales, et enfin plusieurs intercommunalités qui regroupent des villes rurales de moins de 10.000 habitants. « Des profils extrêmement variés » se félicite le ministère. 37 librairies ont pris part à l'aventure.

 

PNB propose désormais plus de 100.000 titres dans son offre, un grand progrès par rapport aux 20.000 de l'an dernier avec l'ajout de nouveaux catalogues de distributeurs et d'éditeurs. La part de nouveautés dans cette nouvelle offre n'est pas disponible, elle était environ de 30 % dans la précédente. Environ 60 % des œuvres de l'offre précédente relevaient de la fiction. L'offre correspond à 50 % de l'offre numérique aux particuliers, assure le ministère.

 

Le ministère a relevé 16.000 acquisitions, dont 12.000 par des bibliothèques françaises, sachant qu'une acquisition correspond à une licence acquise, et non à un titre. La majorité de ses acquisitions, 70 % environ, a été réalisée sur les trois derniers mois. Environ 60 % des acquisitions relèvent de la fiction, et 60 % également sur de la nouveauté. « Cela tient aussi aux choix des bibliothèques de privilégier ces catégories éditoriales », souligne le ministère.

 

Pour les prêts, le ministère précise que 60 % des bibliothèques concernées constituent encore leur fond, et n'ont pas ouvert les prêts au public. Le chiffre de 60.000 prêts, pour l'année 2015, devrait donc augmenter. 40.000 à 41.000 prêts ont été réalisés par des établissements français sur l'année. « Les chiffres de prêt ne sont pas faciles à interpréter », remarque le ministère. C'est peu dire...

 

La solution contractuelle, toujours problématique

 

Enfin, notons que l'évaluation du ministère évite gracieusement l'un des points les plus problématiques du système PNB : la rémunération des auteurs. On sait que les conditions dans lesquelles elle est organisée ne conviennent pas vraiment aux auteurs eux-mêmes, mais il semble que le ministère n'est vraiment pas son mot à dire.

 

« Cela relève du contrat d'édition, c'est une relation contractuelle. Des dialogues entre auteurs et éditeurs au ministère de la Culture se déroulent en ce moment même », nous indique le ministère. « À ce stade, cela ne pas fait partie de l'évaluation de PNB, nous verrons à terme. » Le ministère n'a en tout cas pas eu accès aux versements effectués aux auteurs, s'il y en a eu.

 

L'opacité liée à une solution contractuelle touche également la tarification des livres, qui dépend entièrement du bon vouloir des éditeurs. Si le Réseau Carel a proposé quelques ordres de grandeur lors de la conférence (voir ici), les prix restent confidentiels. L'utilisation du DRM Adobe générait des coûts supplémentaires, qui se retrouvaient nécessairement dans le prix proposé aux bibliothèques. Celui-ci baissera donc avec l'ajout de la DRM « light » LCP ? « Nous n'avons pas eu d'engagement des éditeurs sur ce point », reconnaît Réseau Carel.

 

NB : À le demande d'Alexandre Lemaire, au nom du Réseau Carel, nous reformulons sa citation ci-dessus : « Nous n'avons pas eu d'engagement FORMEL des éditeurs sur ce point. »