PNB, un prêt numérique où la bibliothèque n'est qu'un passe-plat

Antoine Oury - 04.09.2014

Edition - Bibliothèques - PNB livre numérique - conditions licences - Prêt numérique en bibliothèque


Dès aujourd'hui, l'offre portée par le ministère de la Culture pour mettre en place le prêt numérique en bibliothèque passe en phase d'industrialisation. Les bibliothèques pourront donc y recourir pour proposer des ouvrages au format numérique en téléchargement (avec DRM) à leurs usagers. Mais les modalités du service de Dilicom sont loin de s'accorder avec les attentes de la profession.

 

 

Bibliothèque municipale de Lyon (Part Dieu)

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Depuis sa mise en branle et les premières informations sur PNB, le service apparaît comme le manteau pour cacher la misère du livre numérique dans les établissements de prêt. Au sein de la profession, on parle même d'un projet conçu à partir d'un angle économique et marchand, pour des structures non commerciales et tournées vers les usagers.

 

Ces derniers auront quelques étapes à faire avant de pouvoir accéder au livre numérique, comme l'installation d'Adobe Digital Reader, logiciel de lecture et de gestion des DRM. Connu depuis des années pour ses bugs (une faille majeure de sécurité l'avait frappé fin 2013) et son manque de maniabilité ou d'ergonomie, le logiciel est indispensable pour la gestion des DRM chronodégradables posés sur les fichiers prêtés.

 

Du côté des bibliothécaires, ils devront jongler avec les conditions d'utilisations imposées de façon contractuelle avec les éditeurs. « Les conditions de diffusion des livres numériques sont soumises au droit contractuel, dans le cadre des accords passés entre les éditeurs et les établissements. Dans ces conditions, ce seront toujours les éditeurs qui décideront des tarifs et des conditions d'accès », note Lionel Dujol, Secrétaire adjoint chargé du numérique au sein de l'Association des Bibliothécaires de France (ABF).

 

Les établissements sont par ailleurs forcés de négocier un à un avec les éditeurs : cela complexifie les relations, d'une part, mais égratigne également les capacités de négociations des bibliothèques.

 

Les licences d'utilisation, menaces pour la pérennité des collections

 

Outre-Atlantique, les éditeurs ont répondu de manière plus importante en matière de livres numériques, mais les bibliothécaires bataillent toujours avec eux autour des licences d'utilisation. Le même modèle a été choisi pour PNB : les bibliothèques n'achètent pas un livre numérique, mais des licences de prêt limitées par le nombre d'emprunts et la durée de validité de ces licences.

 

« Le terme de “prêt” lui-même est abusif », souligne Lionel Dujol, « puisqu'on ne peut prêter que ce que l'on possède. En fait, les bibliothèques les mettent seulement à disposition, ou les louent, pourrait-on dire. » Ainsi, dans le cas d'une licence non renouvelée après expiration, la pérennité des collections en bibliothèques est tout simplement menacée.

 

Neutralité technologique et fracture numérique

 

Le credo du dernier ministère de la Culture se résumait en deux mots : neutralité technologique. C'est avec ce terme que l'harmonisation de la TVA des livres papier et numérique avait été justifiée face aux désaveux de la Commission européenne. Dans le cas des bibliothèques, elle est allégrement piétinée, comme nous l'avions souligné dans un précédent article.

 

À ce titre, « l'ABF défend l'homologie de l'offre papier et numérique », rappelle Lionel Dujol. D'autant plus que les terrains d'inégalité sont nombreux : le tarif du livre numérique est 15 % plus élevé que le prix public pour les bibliothèques (alors que le livre papier est acheté avec une remise de 9 %), un délai d'entrée est ajouté pour les sorties récentes et le droit contractuel rend totalement opaque ce qui devrait relever de l'offre publique.

 

Les coûts générés par la mise en place d'une offre numérique laissent également craindre une fracture numérique douloureuse : « 90 % des bibliothèques de villes de moins de 20.000 habitants ne proposent pas de livres numériques », rappelle Lionel Dujol, et les coûts ne vont probablement pas les inciter à s'y mettre.

 

 

Bibliothèque municipale de Lyon (Part Dieu)

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

À titre personnel, Lionel Dujol s'interroge ainsi sur la façon dont les petits établissements vont pouvoir proposer les titres de PNB aux usagers. Acheter les licences est déjà une chose, mais mettre en place une interface de gestion des emprunts en est une autre. « Mettre en place une plateforme de prêt se révèlera délicat pour les établissements, qui devront développer leur propre interface, comme à Grenoble, ce qui n'est pas accessible pour des petites bibliothèques. »

 

Ils pourront recourir à Archimed, qui propose ce service, mais devront alors changer de gestionnaire de catalogue pour celui d'Archimed, ce qui n'est pas non plus la priorité en période de budgets réduits. Par ailleurs, la mise en concurrence, obligatoire dans le domaine des établissements publics, n'est pour l'instant pas opérante, puisque seul Archimed propose un tel service. D'autres acteurs devraient bien entendu entrer dans la partie, mais le choix se réduit pour l'instant à une validation.

 

Le niveau zéro de la politique de lecture publique

 

Développé sous le ministère d'Aurélie Filippetti, PNB pense évidemment à la librairie indépendante en les incluant dans la boucle, ce que chacun salue. Mais, sur le reste, l'année des bibliothèques n'était qu'un joli titre : en imposant une exclusivité de modèle d'accès (téléchargement d'un titre avec DRM), PNB écorche tout simplement les politiques individuelles des établissements.

 

« Une bibliothèque départementale de prêt préférera ainsi un bouquet d'ouvrages avec accès en streaming à un achat à l'acte qui va lui revenir beaucoup trop cher », explique Lionel Dujol. Imposer le téléchargement avec DRM revient par ailleurs à freiner l'innovation autour de pratiques encore peu connues – sinon complexes à appréhender, au travers de la solution Adobe. 

 

Dans les prochains mois, un groupe de travail du ministère de la Culture devrait publier un guide des bonnes pratiques pour le prêt en bibliothèques. Une vaste blague, à nouveau, qui fait sourire les bibliothécaires, dans la mesure où personne ne sera contraint de suivre ces bonnes pratiques.

 

Restent alors les actions de la profession pour sensibiliser aux soucis rencontrés par les professionnels de l'information, comme la pétition Legalize It de Eblida, soutenue par l'ABF.