Poésie pratique : "Votre reflet dans la glace vous désespère ?'

La rédaction - 03.03.2014

Edition - Société - exercice de poésie - vie pratique - humour


Au fil de la semaine, ActuaLitté propose de découvrir le travail de François Matton, également exposé à la Maison de la poésie. De grandes planches accompagnent le visiteur pour des Exercices de poésie, qui sont autant de textes malicieux, apaisants, relaxants, drôles… et poétiques. Chaque jour, nous vous proposons de retrouver l'une de ces pièces. Exercice de poésie pratique, numéro 3.  

 

 

Vous n'avez pas de bonne relation avec votre corps ? Vous vous reprochez d'être trop gros, trop  petit, trop maigre, voûté, étriqué ? Votre reflet dans la glace vous désespère ? L'apparence de votre corps vous désole ? Votre silhouette vous navre ? Très bien, il est grand temps de ne plus vous identifier à ce corps malheureux. L'exercice suivant devrait vous y aider.

 

Fermez les yeux et représentez-vous ce corps que vous n'aimez pas. Essayez de vous en faire une image précise. Ne lésinez pas sur les défauts : représentez-vous impitoyablement tout ce que vous percevez comme disgrâces accablantes.

 


 

 

Bien.

 

Une fois que cette image peu glorieuse de votre corps est bien établie, visualisez-la en face de vous, à deux ou trois mètres. Observez ce corps mal-aimé qui vous fait face. Observez-le précisément, avec la plus grande attention. Vous remarquerez qu'assez vite une distance apaisante s'établit entre lui et vous. L'objet de votre désolation vous fait face, là-bas, à deux ou trois mètres, et vous, ici, vous l'observez impitoyablement. Souriez devant ce corps misérable. Remarquez que vous n'êtes plus lui (ce qui arrange bien vos affaires), vous êtes celui qui l'observez. Profitez de l'aubaine. Les pendules sont maintenant remises à l'heure. Promettez-vous qu'on ne vous y reprendra plus à vous identifier à ce... à cette... ce truc-là, extérieur, pitoyable et — osons le dire maintenant — passablement grotesque. Bien, bon débarras.

 

Ramenez maintenant votre attention ici, à votre poste d'observation. Voyez qu'aucune image de vous ne vous encombre plus. D'ailleurs avez-vous encore un corps ?Quelle sensation vous indique qu'il est encore là Voyez que votre bras droit n'est en rien semblable à l'image que vous en aviez. Il varie sans arrêt, il ne tient pas en place : tantôt immense, tantôt minuscule au point de disparaître. Combien de doigts ? Quelle taille ? Voyez qu'il en va de même de chacun de vos membres et de tous vos organes. En réalité, votre corps est un paysage changeant. Il se dessine et se métamorphose sans cesse, c'est tout à fait charmant.

 

Appréciez ce nouveau corps-paysage. Régalez-vous du magnifique spectacle qu'il offre. Savourez ce corps glorieux, constamment renaissant. Vous n'avez plus une ride.

 

 

 

 

Indissociablement dessinateur et écrivain, François Matton est l'auteur de nombreux livres (publiés pour la plupart aux éditions P.O.L) où l'écriture et le dessin se mêlent pour interroger singulièrement ce qui se tient juste là, sous nos yeux, cet environnement quotidien et ordinaire qu'il s'agit de réenchanter par tous les moyens. Il a fait paraître, l'an passé, 220 satoris mortels.

François Matton est né à Paris en mars 1969. Enfance heureuse et insouciante perturbée par de violentes crises d'asthme.

 

Il exposera des dessins à la galerie Think&More, 108 rue St Honoré, Paris 1er - 18 février au 30 mars. - vernissage le 6 mars à partir de 19h.