Poète officiel : une fonction exceptionnelle, difficile à tenir

Nicolas Gary - 28.07.2014

Edition - International - poète officiel - Etats-Unis - langue réunion


Si l'on ne revendique pas la mort de la poésie plusieurs fois l'an, on croirait réellement à sa disparition. Dans plusieurs pays, un poète institutionnalisé officie comme chantre des grandes actions de son territoire, ses dirigeants, etc. Or, ce mois-ci, le Poet Laureat de Caroline du Nord a déposé sa démission. Juste assez pour intriguer le New York Times qui consacre aux versificateurs et prosateurs poètes, un long papier. 

 

  

Eugène Louis Lami, La nuit de mai

 

 

« Poète, prends ton luth et me donne un baiser », implorait, jadis la Muse. Aujourd'hui, il créerait plus aisément un compte sur les réseaux sociaux pour faire entendre sa voix. Et quand Valerie Macon, a décidé de quitter son poste, elle a provoqué une vive réaction chez ses prédécesseurs. C'est qu'avec deux livres autopubliés, l'élection de la jeune femme avait déjà un goût de scandale. Et quand le gouverneur Pat McCrory l'a choisie, sans même tenir compte de l'Arts Council de son État, les critiques virèrent à la condescendance.

 

Alors, le grand public, très peu au fait des guerres picrocolines de la poésie, s'est justement interrogé : qu'est-ce qu'un poet laureate, et surtout, à quoi cela peut-il bien servir ?

 

Depuis 1937, l'élu, qui n'a rien d'un Neo, perçoit une rente de 35.000 $ annuelle pour célébrer les hauts faits et grands gestes. Le Librarian for Congress choisit solennellement le titulaire national, sur la base de son mérite poétique - vaste responsabilité. Ces écrivains étatiques, qui portent la responsabilité littéraire d'un État ou du pays, dans le cas de l'Élu, n'ont pas vraiment la même dimension. Les premiers touchent de modestes indemnités pour leur travail, qui consiste essentiellement à se rendre en prison, bibliothèques, écoles, etc., pour prêcher la bonne parole. 

 

On leur demande, dans tous les cas, de composer de bons vers, pour des cérémonies, inaugurations d'hôpitaux, ou encore de simples manifestations publiques. Mais de plus en plus, sa fonction, loin de la recherche poétique, est cantonnée à de l'éloge patriotique, truffé de quelques élans positifs quant à l'avenir du pays. Triste temps, tristes sires. 

 

Exhorter l'identité du pays

 

Alors, bien entendu, rédiger un texte pour la nouvelle mission spatiale aura toujours quelque chose de plus aérien que l'agriculture dans l'Alabama. Le NYT évoque différentes personnalités, parmi ceux qui ont occupé la fonction au cours des dernières décennies - et à bien y regarder, on se demande pourquoi le gouvernement socialiste n'a pas instauré un pareil titre ? Oh, certes, les mauvaises langues diraient déjà que du temps de la Sarkolandie, il s'était trouvé des imprécateurs pour vanter littérairement les mérites du président. 

 

On leur opposera gentiment Les chroniques du règne de Nicolas 1er, dont Patrick Rambaud, l'Académicien, sut régaler les lecteurs durant quelque six volumes. Mais si la fonction du poet laureate est d'exhorter à une certaine foi dans l'avenir - principe fondateur de la méthode Coué, alors... En guise de prophétie autoréalisatrice, il y aurait matière à donner au public de quoi s'émouvoir.

 

D'ailleurs, en bon orateur, le candidat Hollande avait su manier l'anaphore avec justesse. « Moi, président... Moi, président... Moi, président », etc., jusqu'à l'hallali des sondages. 

 

Il est vrai que poet laureate est un vestige monarchique, qui composait ce que l'on attendait de lui, pour le bon divertissement du souverain. Et de nombreux États européens décidèrent sa suppression après la Révolution française. L'idéal républicain, et sa volonté d'accéder à une égalité universelle, ne semblent pas compatibles avec la dimension épique du Poète officiel. Aujourd'hui, le Canada, le Royaume-Uni et les États-Unis sont les dernières nations à promouvoir le titre.

 

On en retrouve cependant un en Belgique, où Charles Ducal fut nommé en janvier, avec une mission simple : réunir Flamands, Wallons et germanophones. Rétablir un lien entre les communautés linguistiques, par un projet poétique, et donc ancré dans une langue propre, n'est pas chose évidente. Mais pourquoi pas rêver tout haut que demain, un auteur puisse offrir à notre hexagonal plateau de fromages, une autre rose, un autre réséda ?