Polémique : Mein Kampf vendu dans les librairies en Suisse

Clément Solym - 21.04.2012

Edition - Librairies - Mein Kampf - Suisse - polémique


Il n'est pas interdit en Suisse de vendre le livre d'Adolf Hitler, l'ouvrage n'étant pas sous le coup d'une interdiction drastique, comme ce peut être le cas ailleurs. Cependant, la Suisse romande est actuellement agitée par une crise de conscience, alors que l'on retrouve dans certaines boutiques, une version française de ce texte.

 

La situation est délicate, et le débat réel dans le pays. C'est qu'en Allemagne, l'ouvrage est interdit à la vente, et quoiqu'accompagné d'une mise en garde de huit pages, pour répondre aux impératifs de la Cour d'Appel de Paris, la présence de ce livre dans les librairies inquiète.

 

Pascal Vandenberghe, directeur de la chaîne de librairies Payot, expliquait dans une Tribune publiée dans Le Temps, que cette situation était délicate. « La décision de vendre ou pas Mein Kampf a fait chez Payot l'objet de longues et sérieuses discussions », assure-t-il. Et pour cause : alors que le livre maudit ou sacré, c'est selon, est toujours frappé d'un véritable tabou, de plus en plus d'établissements le commercialisent. 

 

 

Selon lui, il ne sert cependant à rien de tenter d'interdire, ou d'interdire tout cours, la vente du livre. Il faut prendre le chemin inverse : proposer le livre, c'est permettre à tout un chacun de pouvoir se renseigner et s'informer, notamment au travers de cette édition précise et minutieuse, qui en offre une contextualisation importante à la compréhension historico-politique. Et c'est aussi un garde-fou : interdit, le livre devient convoitable ; autorisé, tout un chacun peut s'y plonger pour se prémunir de toute forme de pensée xénophobe, estime-t-il. 

 

Évidemment, Pascal Vandenberghe placerait ici le libraire dans un rôle de quasi-conservateur, gardien d'une culture et passeur, bien entendu, avec une lourde responsabilité, dans la prise de conscience de l'Histoire récente. Interdire le livre reviendrait alors à céder à « la forte et légitime charge émotionnelle qui est liée à ce livre », tout à fait compréhensible, mais sûrement pas efficace pour s'assurer de ne pas reproduire les erreurs du passé.

 

Après tout, il est impératif de « Connaître la nature du mal pour mieux le combattre », titre même de sa tribune

 

Prévenir ou interdire ?

 

Martine Brunschwig Graf, toujours dans Le Temps, avait pour sa part estimé que toute commercialisation de ce livre devait s'accompagner d'un cadre rigoureux, alors que l'on approche de la date fatidique, à laquelle le livre tombera dans le domaine public. Et sera alors à la merci de tout un chacun. À moins que la Bavière, qui en détient les droits, ne décide d'en faire autrement. 

 

Dernièrement, l'Allemagne avait fait interdire la publication en Angleterre d'un ouvrage contenant de simples extraits de ce livre, affirmant que les éléments de contextualisation n'étaient pas suffisants, et que la quantité d'extraits proposés permettait quasiment une lecture intégrale du texte. (voir notre actualitté)

 

Pour l'éditeur, il s'agissait au contraire d'une tentative sincère pour réaliser un premier travail sur ce livre. « Le problème de l'ouvrage en Allemagne, c'est qu'il est indisponible, car sa publication est bloquée, ce qui a permis de développer toute une mystique autour de lui. » Assurant qu'avec un éclairage précis, le livre perdra toute forme de tabou. Et Elan Steinberg, qui dirige l'association, reste dubitatif. Et Dieter Graumann, responsable du Conseil juif d'Allemagne, avoue avoir donné son accord à contre-coeur. « Bien sûr, ce serait mieux s'ils n'étaient pas publiés, mais s'ils doivent l'être, alors qu'on les accompagne de commentaires d'historiens. »

 

Un point de vue qui rejoint celui du directeur de Payot : « Bien au contraire, c'est en faire un mythe et permettre à ses thuriféraires d'en interpréter et manipuler le sens sans que le public puisse aller vérifier la source. » D'autant plus que, sur internet, il est assez aisé de retrouver l'intégralité du livre, très simplement...

 

Des solutions possibles

 

La CICAD, Coordination Intercommunautaire Contre l'Antisémitisme et la Diffamation, est pour sa part «  convaincue que les libraires, conscients de leur responsabilité, auront à cœur d'appliquer ces recommandations afin de contribuer à la prévention du racisme et d'éviter de favoriser la diffusion de la haine. Le livre n'est pas une simple marchandise ni le libraire un simple marchand ».


« La mise en garde du lecteur contre la dangerosité d'un tel ouvrage est un devoir moral de la part du libraire », précisait mardi dernier Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD, à l'AP. Et dans un communiqué, a proposé une liste de solution permettant l'encadrement de cette commercialisation. 

 

  • Ajouter une signalétique indiquant que le contenu de l'ouvrage incite à la haine, au crime et à la discrimination raciale.
  • Indiquer une limite d'âge sur chaque exemplaire et contrôler l'âge des jeunes acquéreurs. Cette limite serait déterminée par la CDIP (Conférence des Directeurs Cantonaux de l'Instruction Publique), organe qui coordonne au plan national les actions des cantons dans les domaines de l'éducation et de la culture.
  • Remettre systématiquement à chaque acquéreur un exemplaire de la brochure « Auschwitz », éditée par la CICAD en 2004 et dont la rédactrice, Sabine ZEITOUN, est une historienne spécialisée sur la Seconde guerre mondiale. Elle a occupé les fonctions de directrice du Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon pendant douze ans. Cet ouvrage, facile d'accès, décrit succinctement le processus d'extermination mis en œuvre par le IIIe Reich. La CICAD mettra gracieusement à disposition des libraires les exemplaires nécessaires.

D'ailleurs, comme suite à ses propositions, la CICAD rapporte que « la librairie Julien, place du Bourg-de-Four, a accepté de joindre la brochure Auschwitz, éditée par la CICAD, pour accompagner le lecteur qui souhaite acheter Mein Kampf ».  

 

Des alternatives qui semblent plausibles et assez convaincantes. Encore faut-il que l'on acepte de les discuter.