Politique culturelle : les ambitions (sans borne) de Nicolas Sarkozy et Manuel Valls

Joséphine Leroy - 10.06.2016

Edition - Société - Manuel Valls Nicolas Sarkozy - ministère culture Sarkozy Valls - Reda intermittents spectacle


L’actuel Premier ministre Manuel Valls a répondu aux propos de l’ancien président de la République lors d’un déplacement à Clermont-Ferrand avec la ministre de la Culture Audrey Azoulay. Dans ce combat de coqs différé, chacun tire la couverture vers lui et s’octroie le monopole d’une politique culturelle à la française.  

 

 

Nicolas Sarkozy était intervenu il y a un mois lors d’une journée de travail des Républicains consacrée à la culture, la création et le patrimoine. La vidéo, publiée hier, n’a pas tardé à faire réagir. Avec l’énergie qu’on lui connaît, l’ex-Président s’est évertué à attaquer la politique culturelle de François Hollande en plusieurs points. 

 

Le Premier ministre, qui a certainement eu vent de ces déclarations, en a profité pour renvoyer la balle lors de sa visite à Clermont-Ferrand, ce 9 juin, dans le cadre de la troisième étape de ses « réunions publiques », durant lesquelles il défend les mesures culturelles prises par le gouvernement, tout en nuançant certaines méthodes. Un match à distance et différé lors duquel, au fond, on ne distingue pas bien les raisons de la discorde. 

 

Patrimoine, identité : une culture à la française ? 

 

« La culture est la réponse à la crise. Nous n’avons aucun complexe à évoquer la culture dans une dimension économique », commence Nicolas Sakozy avant d’attaquer brutalement la politique de François Hollande : « Pendant des années, la culture a été, soi-disant, le monopole de la gauche. [...] Monsieur Hollande a tellement massacré le budget culturel dans ce pays qu’enfin les intervenants culturels honnêtes ont compris qu’il fallait discuter avec nous. » Il y aurait donc deux politiques culturelles : l’une à gauche, l’autre à droite. Comment donc définir la politique culturelle de droite ? 

 

Dans un élan de fraternité avec son ancien homologue italien, l’ancien président a fait l’éloge de la politique de Berlusconi sur l’état du patrimoine italien. « Comment porter l’idée d’une identité française vivante et ne pas entretenir un patrimoine que nous avons reçu en héritage ? », dit-il sous forme de question rhétorique, avant de professer une sorte de lien entre biologie et culture. « Quelle est l’espèce du vivant qui a ce rapport identitaire avec la création ? La création artistique n’est pas un choix, c’est une identité. » Il faudrait changer les manuels scolaires de SVT... 

 

Hier, donc, dans une réponse cinglante, Manuel Valls a répondu, visant particulièrement le discours de l’ex-Président  : « Certains veulent confondre ces questions, ramener le débat à ce que sont les racines de la France ». L’identité ? Un « beau débat s’il est mené intelligemment ».

 

« Être français, ce n’est pas seulement des racines, mais c’est aussi des valeurs partagées », a-t-il ajouté « Dans un tel moment de menace terroriste, de conflit social, d’inquiétudes, de blocages, certains diront qu’il y a vraiment d’autres urgences. C’est tout le contraire [...], nous avons besoin plus que jamais de la culture. Ce n’est pas un supplément d’âme, c’est l’âme d’une nation, un projet politique pour la France et pour la gauche ». La culture serait-elle donc intrinsèquement à gauche ? 

 

La grande leçon de Nicolas Sarkozy sur la TVA 

 

Pour investir ce terrain politique en grande partie acquis à la gauche, Nicolas Sarkozy a insisté sur la nécessité de préservation économique des biens culturels. Poursuivant le parallélisme entre identité biologique et identité culturelle, véritable fil rouge du discours, l’ancien Président s’attaque à la question de la TVA sur les produits culturels : « On doit considérer que le combat pour la TVA à taux réduit pour les produits culturels, c’est un combat vital, car les produits culturels [...] sont des produits de première nécessité. » 

 

Affirmant, dans un lyrisme grandiloquent, que « la France éternelle ne veut pas de l’aplatissement du monde », il s’oppose aux débats en cours sur le droit d’auteur européen — et l’on pense notamment au rapport Reda, très décrié par certains en France. « Que dire de la différence de TVA entre le numérique et le physique ?  [...] Je suis persuadé qu’il y a des gens comme moi attachés à l’objet, qu’on ne lira pas tous des livres sur le numérique. [...] Les gens, quand ils aiment un livre, ils veulent le prêter ou le redonner à leurs enfants », a-t-il affirmé. « Tout n’est pas dans le jetable, tout n’est pas accessoire, tout n’est pas dans l’instantanéité. Il y a aussi des gens qui aiment le beau. Et ce n’est pas parce que le beau est subjectif qu’il n’existe pas. [...] Je ne suis pas étranger aux nouvelles technologies, mais le choix c’est cela ».  Après la biologie, la philosophie du Beau.

 

« Jamais je ne céderai sur l’idée que le droit d’auteur est une invention française. Avant Monsieur Beaumarchais, il y avait des artistes qui étaient des esclaves des puissants. Le droit d’auteur a donné la liberté aux artistes. Refuser les droits d’auteur, c’est accepter l’idée de vol et d’asservissement des artistes et de la création. » Pour Nicolas Sarkozy, donc, le droit d'auteur est une invention franco-française : il n'y a donc aucune légitimité à réformer le droit d’auteur et se laisser dicter une politique européenne du droit d'auteur.  Tournant légèrement le dos aux nouvelles pratiques de lecture numérique et critiquant un culte du « jeunisme », Nicolas Sarkozy infantilise les défenseurs d’une réforme du droit d’auteur : « Les jeunes ne sont pas capables de comprendre que, s’il n’y a plus de droit d’auteur demain, il n’y a plus de création ».

 

« Je crois à la puissance d’Internet, ce progrès fantastique », mais « il doit y avoir des droits d’auteur » et la règle essentielle du « droit à l’oubli », « très important pour l’équilibre d’une société ». « Internet n’implique pas de renoncer à des principes de civilité. »  

 

Loi Travail et débat sur le statut des intermittents du spectacle 

 

Et, à propos de civilité, la violence des manifestations actuelles dans le monde culturel fait consensus entre les deux hommes politiques. Le Premier ministre assure, de son côté, que la Loi Travail « vise à favoriser les CDI ». « Je le reconnais, ça n’a pas été bien fait au début, il a fallu remonter la pente », a-t-il avoué. Cependant, rien ne justifie, dans le débat sur le statut des intermittents du spectacle, les blocages d’institutions culturelles ou de festivals, assure-t-il : « Je ne me laisserai pas abattre par l’ambiance, par la rue, ni par les blocages. » Là-dessus, pas de surprise. Anciens ministres de l’Intérieur, les deux personnages ont un discours ferme. « Ce n’est pas une bonne mécanique que celle qui consiste par une minorité à dire : si vous touchez à mon statut, je ruine tous les festivals.  On ne prend pas en otage des milliers de bénévoles », scande Nicolas Sarkozy.

 

Une condamnation des blocages à l’unisson, donc, mais qui s’interrompt dès lors qu’arrive la question du budget octroyé au statut d’intermittence. Avant d’attaquer, Nicolas Sarkozy prend des gants :  « Je veux redire notre attachement au principe d’un statut des intermittents du spectacle. [...] Les entreprises culturelles ne sont pas des entreprises tout à fait comme les autres. Il y a une intermittence de l’activité qui justifie parfaitement le statut d’intermittents du spectacle. »  Mais ? « En revanche, 1 milliard d'euros ? Cela n’a pas de sens... [Nicolas Sarkozy fait référence aux règles spécifiques d'indemnisation chômage allouées aux intermittents, mesure adoptée voilà des années mais qui souffre, depuis les années 1980, d'une nette augmentation des bénéficiaires. Les dépenses se sont soldées par un déficit d'1 milliard d'€, NdR]. Je ne suis pas sûr que le statut des intermittents ait été fait pour qu’on puisse faire des fraudes. » Il y a des « excès ». Il faut proposer des « pistes de réformes du statut des intermittents » et « lutter contre les fraudes », tout en « gard[ant] un statut dérogatoire ». 

 

Manuel Valls rebondit sur l'accusation de fraudes supervisées par l'État  : « Il y a en ce moment une critique assez nauséabonde : le fait que ce gouvernement serait en train de faire des cadeaux [...] aux intermittents, car ce serait notre clientèle. » Dans la pratique de communication bien connue qu’est le storytelling, le Premier ministre prend pour garant son entourage : « Moi, fils d’un artiste peintre et conjoint d’une musicienne, je suis fier que tous les partenaires sociaux prennent leur responsabilité. » « Moi qui suis un pragmatique, un social-démocrate qui croit au compromis, à la réforme, notre pays a besoin d’un récit, d’un projet de société », conclut-il. 

 

Comme le rapporte Libération, une militante PS se serait approchée de Manuel Valls pour en savoir plus sur ses intentions derrière ce joli discours de diplomatie : « Manuel, je voulais te demander : est-ce que tu seras candidat à la présidentielle ? » Dans un sourire, l’intéressé aurait répondu :  « On ne sait jamais. » Les deux hommes politiques partagent au minimum une ambition sans borne.

 

Le discours de Nicolas Sarkozy (à partir de 2:29:00) :