Pour écrire ses mémoires, 'il faut aussi changer de sexe'

Clément Solym - 21.03.2011

Edition - Société - salon - du - livre


Avec Per Olov Enquist, Jens Christian Grondahl, Sofi Oksanen. Animé par Frédéric Ferney. Conférence avec pour thématique l'écriture de la mémoire.

P.O-E : Comme un calendrier de l'avent, l'esprit a plein de petites cases. J'ai eu un problème très important avec l'alcool à l'âge de 22-23 ans, auquel j'ai survécu. J'avais cependant décidé de ne jamais écrire sur cette période, sur laquelle je me questionnais, en me demandant comment tout pouvait se passer si mal alors que tout avait si bien commencé. Il fallait que je comprenne pourquoi.
Lorsque j'écris à la première personne, rien ne vient. Rien ne sors. Mais en écrivant à la troisième personne je parviens à exprimer la vérité, en me transformant en personnage de roman. Pour moi il ne fallait pas mentir, être dans la fiction, mais faire un personnage de roman pour qui tout se termine bien.
Il y a une similitude entre le sportif que j'ai été, gardien de but et perchiste, et l'écrivain que je suis devenu : une certaine forme de solitude. On se rapproche de soi-même puis on s'éloigne : c'est un mouvement perpétuel.

J-C.G : Je suis d'accord avec la solitude de l'écrivain décrite par Pervolov Anchrist, qui exprime de façon personnelle un vécu dans la jeunesse.
 


S.O (répondant à une question de F.F. sur son succès) : Je suis très heureuse du succès rencontré par mes livres, car cela me permet de faire le travail que j'ai envie de faire. La réalité économique de l'écrivain est difficile et beaucoup doivent faire plusieurs métiers. Moi, je peux travailler à plein temps en tant qu'écrivain, même si je n'ai pas d'explication universelle ou générale sur la raison du succès de mon livre dans différents pays.
Purge n'est pas un livre de mémoire, c'est un roman. [S.O. s'agace lorsqu'elle croit comprendre que F.F. compare son livre à des Mémoires. Puis, s'apaisant :]. On parlerait davantage dans mon pays d'un roman de mémoire. Il est difficile de parler de mémoire pour un pays qui a une histoire compliquée comme l'Estonie. Actuellement, en Estonie, on écrit beaucoup de mémoires et c'est une partie importante de l'écriture actuelle. Il y a une reconstruction de mémoire. J'écris des romans avec mémoire, pas des mémoires. Pour la Géorgie cela va prendre du temps d'écrire des romans de mémoires parce qu'ils s'intéressent davantage aujourd'hui aux contes pour enfants. Et j'attends beaucoup moi même, pour tout ce qui est post-colonialisme, que l'on puisse construire toute une littérature romancière basée sur les mémoires. Nous, qui écrivons sur l'histoire récente de l'Estonie, sommes plutôt des écrivains à l'extérieur du pays.
 


F.F. : C'est un roman total mais c'est aussi un livre de combat, de conviction, qui parle de la guerre ?
S.O. : Je ne veux pas faire l'interprétation des personnages de mon roman, chacun pouvant en avoir sa propre vision : toutes les idées sont bonnes.
F.F. : C'est botter en touche quand même. P.O-E, avez-vous lu Purge ?
P.O-E : Oui, j'ai lu ce livre fascinant. Je comprends que Sofi fasse de la résistance quand vous lui parlez de mémoires, roman, autobiographie, même si il y a plusieurs notions. Parce que le sujet de son livre est extrêmement difficile, car l'histoire sur les Pays Baltes, avant, pendant et après guerre est très compliquée. Et l'histoire de la Finlande n'est pas moins compliquée. Sofi joint l'histoire du sud de la Finlande avec l'Estonie et elle traite de la période de la Seconde guerre, avant, pendant et après, avec tous les dangers. Et avec tout ça elle a fait un livre d'extrêmement bonne littérature et c'est pour cela que le livre est extraordinaire.

F.F. : Purge va être traduit en Russe ?
S.O. : Il l'est déjà, mais moi et mon éditeur ne savons pas ce qui s'est passé. On peut trouver la traduction russe en Finlande mais pas en Russie, ce qui est une question.
 

©Adrien Aszerman

J.C-G: Si l'on écrit ses mémoires à la première personne, on se trompe. Parce que l'on oublie des choses, involontairement ou pas. Parfois il faut changer aussi son sexe dans le roman. Dans mon dernier livre, au travers du personnage de l'héroïne principale, il m'a été possible de me rattacher à des évènements et des émotions douloureuses de ma jeunesse. Il faut inventer la mémoire. Rien n'existe plus, on réinvente sa mémoire par rapport à l'écriture et par rapport à l'imagination. On ne commence jamais à écrire si on a pas cette sensibilité par rapport à ce qu'on a ce que l'on a perdu et souhaiterait rattraper. Autant d'évènements importants dans l' histoire de la solitude.