Pour l'Académie française, l'écriture inclusive est un “péril mortel”

Antoine Oury - 27.10.2017

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L'Académie française vient d'ajouter son grain de sel au débat autour de l'écriture inclusive, et ne fait pas dans la demie-mesure. Dans un communiqué publié ce jeudi 26 octobre, l'institution émet une « une solennelle mise en garde » contre l'écriture inclusive en soulignant « une confusion qui confine à l’illisibilité ». Évoquant un « péril mortel », l'Académie française ne donne toutefois aucun avis sur la représentation et la visibilité des femmes dans la langue. 


L'Académie française
(Chris Hills, CC BY-SA 2.0)

 

L'écriture inclusive, qui fait partie des recommandations du Haut Conseil à l'Égalité pour une communication publique sans stéréotype de sexe, insiste sur la représentation du sexe féminin dans l'orthographe : ainsi, il convient d'écrire « artisan.e.s » ou « artisan·e·s » plutôt qu'« artisans ». Cette graphie particulière n'est pas la seule proposition de l'écriture inclusive, qui promeut la féminisation des noms de métiers et privilégie certains accords de proximité plutôt que la règle du masculin « qui l'emporte ».

 

Cette écriture particulière fait débat depuis son utilisation dans un manuel de CE2 des éditions Hatier, publié le 8 mars 2017, qui concerne le programme « Questionner le Monde », appliqué en lien avec l’Enseignement Moral et Civique. Des professeurs, pédagogues et citoyens s'étaient émus de l'apparition de cette graphie, poussant l'éditeur à s'expliquer en soulignant qu'il ne faisait que suivre des recommandations, dans un manuel d'Enseignement Moral et Civique, et non dans un manuel de lecture.

 

Le ministre de l'Éducation nationale y était aussi allé de son avis, en soulignant que l'écriture inclusive « ajoute une complexité qui n'est pas nécessaire ».

 

Quelques semaines après ce premier débat, qui s'est d'ailleurs invité à l'Assemblée nationale sous la forme de plusieurs questions au gouvernement, l'une, de la République en marche, plutôt favorable à l'écriture inclusive, et l'autre, des Républicains, franchement défavorable.

 

C'est à présent l'Académie française, donc, qui s'exprime sur la question, dans un communiqué bref et incisif : « Prenant acte de la diffusion d’une “écriture inclusive” qui prétend s’imposer comme norme, l’Académie française élève à l’unanimité une solennelle mise en garde », annonce l'institution. Comme de nombreux opposants, les Sages soulignent ce qu'ils désignent comme la complexité de l'écriture inclusive : « Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs. »

 

Pour justifier ce « péril mortel » que l'Académie prédit, elle relie la question de l'écriture inclusive à celle de la francophonie et de l'usage du français, dans un paragraphe :

 

Il est déjà difficile d’acquérir une langue, qu’en sera-t-il si l’usage y ajoute des formes secondes et altérées ? Comment les générations à venir pourront-elles grandir en intimité avec notre patrimoine écrit ? Quant aux promesses de la francophonie, elles seront anéanties si la langue française s’empêche elle-même par ce redoublement de complexité, au bénéfice d’autres langues qui en tireront profit pour prévaloir sur la planète.

 

Il faut toutefois souligner que le cœur de l'écriture inclusive, la représentation des femmes au sein de la langue, n'est pas du tout évoquée par l'Académie : « On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture — visuelle ou à voix haute — et de prononciation », indique seulement l'Académie, passant à côté de la question sociétale que cette orthographe soulève.

 

La position exprimée par l'Académie française n'est pas étonnante : l'institution a toujours gardé une distance avec la féminisation des noms de métiers, voire avec les femmes tout court. Pour Éliane Viennot, professeure de littérature française de la Renaissance à l’Université de Saint-Étienne et auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet, l'Académie « ne fait pas son boulot, elle fait même le contraire de son boulot » en évitant d'inclure les femmes à la langue. L'historienne rappelait d'ailleurs que la première femme n'était entrée à l’Académie que dans les années 1980... avec pour condition d’être officiellement contre les usages des noms de métiers féminins.

 

En 2014, l'Académie avait déjà souligné son opposition à la féminisation systématique des noms de métiers, à l'exception de quelques-uns, comme éditrice, d'ailleurs. Et plus récemment, c'est même le soutien de la ministre de la Culture que les Immortels du quai de Conti ont reçu, Françoise Nyssen faisant état de ses réticences, ouvertement, devant l'écriture inclusive : 
 


Et de poser la question, assez naïvement : « Comment vont s'en sortir les dyslexiques ? »
 


Peut-être faudra-t-il alors s'intéresser en profondeur à cette question, et accompagner au mieux les éditeurs qui proposent des ouvrages justement dédié aux personnes souffrant de troubles dys- ?