Pour la typographie aussi, la propriété intellectuelle s'applique

Antoine Oury - 15.09.2016

Edition - Société - typographie protection - police plagiat - typographie propriété intellectuelle


La création typographique est une activité passionnante, mais complexe et chronophage : une fois la police créée, sa diffusion sur Internet est probablement l'étape la plus simple. Mais il faut se garder d'un risque qui guette tout typographe, le vol de police. Pour l'éviter, Jean-Michel Laurent, représentant France d'Extensis, qui fournit des solutions logicielles aux créateurs de polices, propose quelques conseils.

 

Poinçon Corps 120

Poinçon, corps 120 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

On les utilise à longueur de temps, pour écrire ou pour lire, et pourtant... On connaît rarement les conditions dans lesquelles il est possible d'utiliser les polices. « Il faut d'abord savoir que la typographie est considérée comme une oeuvre d'art », souligne Jean-Michel Laurent, « et qu'elle est protégée comme telle. Mais chaque fonderie, qui fabrique les polices, peut imposer des droits spécifiques. »

 

Que peut-on faire avec une police de caractères ?

 

Ainsi, chaque police est accompagnée par contrat de licence, comme celui que l'on valide à chaque mise à jour d'un téléphone, par exemple. « Ce qu'il est possible de faire ou non est précisé dans ce contrat de licence : certaines polices pourront être modifiées, d'autres utilisées dans un document PDF, d'autres encore ne devront pas être stockées sur un ordinateur... Il y a différents cas de figure », précise Jean-Michel Laurent. 

 

Évidemment, les utilisateurs se passent souvent de la lecture du contrat de licence, alors que celui-ci engage l'utilisateur ou l'adresse indiquée lors de l'achat. Si les fichiers de polices (SVG, TTF, OTF) affichent quelques informations comme le nom de la police ou la fonderie qui l'a créé, les contrats de licence devront être soigneusement stockés par l'acheteur de la police, surtout si cette dernière est utilisée par plusieurs personnes. Extensis propose des solutions pour gérer les accès aux polices et leurs utilisations, Universal Type Server, mais un simple stockage des contrats dans un dossier, et une bonne information, peuvent déjà faire l'affaire.

 

« Certaines polices sont extrêmement protégées, comme celle de Louis Vuitton, qui provient d'une variation de Futura, ou celle de Ferrari. Elles ne sont jamais copiées à l'extérieur, car elles sont le support d'une identité visuelle très forte », explique Jean-Michel Laurent.

 

Les polices de caractères ne sont pas versées dans le domaine public, à moins que le créateur ou la fonderie à l'origine de sa création ne le décide : « Les polices présentes sur un ordinateur, par exemple, ne sont pas dans le domaine public et sont soumises à un contrat d'utilisation. Seules les polices en open source ont un usage plus libre », souligne le responsable d'Extensis.

 

Comment protéger une police de caractères ?

 

Tout d'abord, la création d'une police de caractères devra s'effectuer avec des outils adéquats : il n'est ainsi pas possible de retoucher rapidement Helvetica avec Illustrator. La création d'une police suppose le dessin des glyphes, puis leur codage, afin que chaque glyphe soit associé à un caractère, mais aussi que les styles soient pris en compte : modifier une police existante n'est pas permis, sauf bien sûr si le créateur de cette première police l'a autorisé.

 

Le prix de la police couvrira ainsi le dessin et le codage, en plus des droits d'usages accordés. Les conditions de la vente dépendront des situations : Jean-François Porchez, célèbre typographe français, créé ainsi des polices qu'il vend à plusieurs sociétés, et d'autres qu'il réserve à un usage exclusif par un client exclusif.

 

Pour protéger au maximum la police qu'il a créée, un typographe doit déposer son nom avant de la vendre : il peut se charger de la commercialisation lui-même ou faire appel à des conglomérats, comme Monotype, Adobe ou MyFonts, qui se chargeront de les protéger.

 

Pour le reste, il est très difficile de protéger une police de caractères : « Jean-François Porchez s'en est rendu compte avec HADOPI, qui avait repris la police de caractères qu'il avait créée pour un usage unique par France Telecom », rappelle Jean-Michel Laurent. « Aujourd'hui, pirater une police de caractères est beaucoup plus simple qu'auparavant et l'on peut penser par défaut qu'une police est gratuite, en oubliant le travail qu'il y a derrière. »

 

Où trouver des polices de caractères ?

 

Pour trouver des polices de caractères, il est tout d'abord possible de solliciter une fonderie, afin d'acheter une typothèque plus ou moins vaste, avec des conditions d'usages plus ou moins larges. « L'UNESCO a ainsi acheté toutes ses polices de caractères, qui sont protégés dans un véritable coffre-fort : il ne s'agit pas de polices exclusives, ce sont des polices de base, mais l'UNESCO en a besoin pour ses publications multilangues, et toutes les déclinaisons, comme le cyrillique, sont nécessaires. »

 

Le prix de ces polices varie selon la richesse de celles-ci, ou selon les usages qui en seront faits : « Une police peut avoir jusqu'à 65.000 caractères, et celles qui sont riches en matière de famille sont plus chères », souligne Jean-Michel Laurent.

 

« Il n'existe pas de groupement de fonderies, d'espèce d'iTunes de la police », poursuit-il, « il va falloir, en fin de compte, aller chercher dans plusieurs endroits pour trouver la police de caractères adéquate : il faut savoir que les licences Creative Commons n'existent pas pour les polices, et que très peu d'entres elles sont en open source. »

 

Malgré tout, des sites comme DaFont permettront de trouver des polices abordables, voire gratuites : certaines sont sous donationware, ce qui garantit un prix plutôt bas, d'autres réservées à un usage privé... Le contrat d'utilisation, à nouveau, devra être soigneusement lu. « Sans police de caractères, toute mise en page est inutile : acheter les polices de caractères et s'assurer que l'on a le droit de les utiliser est important, pour le respect du travail du typographe », conclut Jean-Michel Laurent.