Pour Laurence Parisot, l'écrivain à succès “ne fait travailler personne”

Antoine Oury - 30.05.2016

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Présidente de l'Ifop (Institut français d'opinion publique), Laurence Parisot aurait probablement mieux fait de se sonder un peu avant de signer une tribune dans Libération. Le quotidien de gauche, aux dernières nouvelles, publiait ainsi un texte de l'ancienne présidente du Medef dans lequel elle expliquait pourquoi elle était contre la limitation des salaires des patrons du CAC 40. Et citait ainsi des exemples de personnes grassemement rémunérées qui, elles, ne voyaient pas leur rémunération limitée. Dont... les écrivains.

 

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Laurence Parisot, en 2008

(Fondapol - Fondation pour l'innovation politique, CC BY-SA 2.0)

 

 

Le 19 mai, Laurence Parisot signait donc une tribune dans Libération pour souligner combien la limitation de la rémunération des dirigeants des sociétés du CAC40 lui semblait injuste. Elle estime ainsi que de nombreuses autres personnes, aussi bien rémunérées que ces grands patrons, passeraient sous le radar d’une telle limitation, parce qu’ils sont indépendants ou dirigeants d’entreprises non cotées en Bourse. 

 

Et Parisot de citer quelques exemples : « [U]n cadre dirigeant d’une entreprise non cotée et qui gagne 10 millions d’euros passerait sous le radar ; un artiste qui gagne 20 millions par an et qui utilise tout au long de l’année sans vergogne les services d’intermittents ne serait pas concerné ; un écrivain à succès qui empoche 1,8 million de droits d’auteur et qui ne fait travailler personne ne serait pas concerné ; etc. »

 

Fameux exemples, qui s’appuient sur deux métiers où les millionnaires ne sont franchement pas légions : les artistes, donc — et l’on sourit en lisant Laurence Parisot qui prend la défense des intermittents —, et l’« écrivain à succès [...] qui ne fait travailler personne ».

 

Les auteurs à l’origine de la 1re industrie culturelle de France

 

Un peu de bon sens aurait pu éviter à Laurence Parisot de faire fausse route à ce point : comme toutes les industries créatives, ou l’industrie tout court, la richesse produite l’est par la force de travail. Et dans le cas de l’édition, c’est bien entendu l’écrivain qui est à l’origine de cette richesse, qui profite avant tout... à l’édition. En effet, le métier d’éditeur s’appuie sur une importante prise de risque, la publication d’un livre et, dans le meilleur des cas, un succès tel qu’il lui permettra de publier encore plus de livres.

 

Des auteurs ont signé une contre-tribune dans les pages de L’Humanité des débats de ces 27, 28 et 29 mai, pour souligner que « l’écrivain n’est pas un acteur économique, ses prétentions à l’être sont au mieux risibles ». Toutefois, rappellent les signataires, le livre est la première industrie culturelle en France, « représentant 3,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2015 , et 80.000 emplois sur les 430.000 de l’ensemble du secteur culturel — écrivains non compris, évidemment, qui ne sauraient être considérés comme des acteurs économiques ».

 

La contre-tribune se fait également fort de rappeler la répartition du prix du livre entre les différents acteurs de la chaîne : l’auteur ne touche que 8 % sur celui-ci, au mieux entre 16 et 18 % pour les auteurs de best-sellers, et le chiffre s’approche plutôt du 6 % pour les poètes et souvent moins les auteurs et illustrateurs de livres jeunesse, qui se partagent les pourcentages...

 

La campagne Pas d’auteurs pas de livres du Conseil Permanent des Écrivains ne disait pas autre chose : « Des revenus à la baisse, des réformes sociales préoccupantes, un droit d’auteur fragilisé par la politique européenne... Les auteurs de livres sont clairement en danger », rappelait-on à l’époque, en... mars 2015, à l’occasion du Salon du Livre. On s’étonnera d’ailleurs que les organisations d’auteurs ne fassent pas partie des premiers signataires de la contre-tribune.

 

 

 

Il faut dire que les actions restent limitées dans leurs effets puisque, un an plus tard, le Premier ministre Manuel Valls venait profiter d’une cure de popularité au Salon du Livre de Paris, alors même qu’un décret à son nom mettait en œuvre une réforme contestée de la retraite complémentaire des artistes et auteurs.

 

L’édition vendue à la « logique comptable »

 

Le reste de la contre-tribune est aussi l’occasion de faire valoir une autre vision de l’édition française. « Pour une minorité d’auteurs, moins de 10 %, qui tirent l’essentiel de leurs revenus de la création artistique, les revenus tendent à s’éroder », rappelait en mars dernier une étude sur l’évolution des revenus des auteurs. Pour les autres, l’écriture n’est évidemment pas un moyen de subsistance, et un métier principal est nécessaire pour gagner sa vie.

 

À l’origine de ces revenus tirés de la création qui s’érodent, les signataires de la contre-tribune pointent « la rationalisation économique de la “chaîne du livre” mise en œuvre par les dirigeants de l’édition et du commerce culturel, précisément au nom de la logique comptable défendue par Mme Parisot, contre laquelle luttent heureusement nombre de libraires indépendants : du strict point de vue des indicateurs économiques, il est bien plus rentable de vendre cent fois le même titre que cent titres différents ». D’où, probablement, la baisse des tirages et l’augmentation des titres publiés par les mêmes grands groupes : seul le best-seller se sortira de cette logique.

 

Alors que la mobilisation contre la Loi Travail se poursuit dans le monde du livre comme ailleurs, les auteurs de la contre-tribune posent cette question : « Que devient l’écrivain, au fond, dans un monde où la valeur des êtres et des choses se réduit aux seuls critères marchands, un monde où celui qui ne s’inscrit pas dans les rapports de domination et de servitude n’existe pas ? »

 

Cette tribune pourra être signée à cette adresse.