Pour une cigarette jetée en voiture, Murakami condamné

Nicolas Gary - 07.02.2014

Edition - International - Pierre Jourde - Haruruki Murakami - insultes


L'écrivain Haruki Murakami soulève une colère monstre auprès des habitants de Nakatonbetsu, dans la préfecture d'Hokkaido. Dans le dernier texte du romancier, Drive My Car, publié dans le numéro de décembre du magazine Bungeishunju, un passage est consacré à la ville. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le texte ne favorise pas le tourisme dans la petite commune. 

 

 

Forest fire

Tu t'es vu quand t'as jeté ton mégot ?

Ervins Strauhmanis, CC BY 2.0

 

 

Les membres de l'assemblée de la ville se préparent à envoyer une lettre à l'éditeur du magazine, pour lui faire part de leurs récriminations. Le texte, 24 pages, met en scène deux personnages fictifs, dans une conversation entre une jeune femme de 24 ans et un acteur d'âge moyen.

 

La colère des habitants vient de ce que cette femme est originaire de Nakatonbetsu et sert de chauffeur au personnage principal de la nouvelle. Or, horribile dicte et auditu, la jeune femme fume, et lance sa cigarette par la fenêtre de la voiture. Avec ce commentaire du protagoniste : « Tous les habitants de Nakatonbetsu font probablement la même chose, régulièrement. »

 

FAUX ! SCANDALE ! MENSONGE EHONTE !, clament les habitants et les autorités. « Parce que la ville est entourée de forêts, nous avons mis en place des mesures rigoureuses contre les feux de forêt. Les habitants de la ville ne se permettraient jamais de jeter une cigarette aussi nonchalamment », explique le courrier, qui n'est pas encore parti.

 

Et bien entendu, puisque le courrier n'est pas arrivé, l'éditeur du magazine ne fait pas de commentaire. 

 

La ville de Nakatonbetsu a connu une diminution très importante de sa population depuis 1900, passant de 7600 âmes, à 1900 en 1980. Et bien entendu, un pareil portrait des personnages qui en sont originaires serait catastrophique. Cité par l'AFP, Shuichi Takai, secrétaire général de l'Assemblée de la ville, assure : « Au début du printemps, les gens de la ville se réunissent de leur plein gré dans une opération de nettoyage visant à ramasser les déchets sur les routes. Nous travaillons également dur pour prévenir les incendies de forêt, alors que 90 % de notre ville en sont entourés. Ce n'est certainement pas une ville ou les gens jettent des cigarettes tous les jours. Nous voulons savoir pourquoi le nom d'une ville réelle a été utilisé de la sorte. »

 

Et d'exiger des excuses publiques, bien évidemment, pour l'insulte faite au civisme de la population, et son sens aigu de l'écologie, autant que de la préservation et la protection de l'environnement.  

 

Murakami, Jourde, mêmes combats ?

 

Il faudrait demander à Pierre Jourde ce qu'il en pense. L'écrivain comptait passer, en 2005, son mois d'août en Auvergne, dans le Cantal, région dont il est issu. Mais il a rapidement fait demi-tour : les habitants du village où il voulait se rendre ne lui avaient toujours pas pardonné la publication, en 2003, d'un livre, Pays perdu (Ed. L'Esprit des péninsules). Et les habitants du village n'avaient pas ménagé leur peine, pour tenter de faire payer à l'écrivain et sa famille, les propos qu'il avait tenus sur eux. 

 

Il évoquait en effet l'alcoolisme, la solitude et les suicides, en prenant appui sur sa propre expérience de Lussaud, son village d'origine. Les agresseurs, qui avaient caillassé Jourde, à coups de Pierre - c'est lui qui avait jeté la première, pourrait-on dire - furent condamnés en juillet 2007 par le tribunal d'Aurillac, par des amendes et du sursis.

 

Cette mésaventure avait toutefois donné à l'écrivain l'occasion de revenir sur l'histoire, avec La première pierre, cette fois paru aux éditions Gallimard. « Je n'ai aucun espoir quant à la réception au village. Ce n'est plus une question de lecture, ils ont décrété que j'étais un ennemi, qui plus est la cause de leurs malheurs. Je ne sais pas si des violences pourraient à nouveau se déclencher. Je ne le pense pas. Je crains plutôt de petits sabotages des maisons ou des voitures. Mais je ne désire plus moi-même une hypothétique réconciliation. Il y a entre nous un enfant ensanglanté, des injures racistes et des accusations mensongères sur lesquelles ils ne sont jamais revenus », assurait l'écrivain, sur Libération, en octobre 2013.

 

Heureusement qu'il n'avait pas prêté aux habitants une dépendance au tabac...