Pour valoriser le patrimoine de la SNCF, les artistes bosseront gratuitement

Nicolas Gary - 25.05.2015

Edition - Société - SNCF concours - artistes oeuvres - gratuité


Exercice classique, les concours destinés à recruter des talents nouveaux, ou trouver un logo, un dessin, un slogan pour une opération, etc., sont monnaie courante. Parfois, cela déborde des traditionnels cadres exigus, pour verser dans une forme de cynisme à toute épreuve. L'auteure, créature bonne à presser, ou l'histoire du citron qui rit jaune.

 

SNCF immobilier réhabiliter patrimoine AMI

William Franklin, CC BY ND 2.0

 

 

La SNCF a décidé de lancer un Appel à Manifestation d'Intérêt, impulsé par la branche Immobilier de la société, récemment créée. Il s'agit de valoriser des lieux, que possède la SNCF, et une quinzaine de sites artistiques temporaires sont présentés. On offre alors aux artistes de tout crin, de se lancer dans la réhabilitation de ces espaces, pour quelques heures, semaines – dans la limite de 6 mois.

 

Et le tout a reçu le soutien du ministère de la Culture. 

MàJ le 26/05 à 11h30, : le site du ministère de la Culture a été mis à jour et la page en question affiche désormais une erreur 404 – autrement dit, elle a été retirée. Le cache de Google donnera tout de même une vilaine raison de rire jaune.

 

« Je serais ravie qu'un de ces sites inspire un artiste en résidence, par exemple un plasticien, un sculpteur qui voudraient créer pour une œuvre hors normes. Je verrais aussi une performance de plein air, avec un côté très événementiel et participatif. Ou des choses pour enfants, du théâtre ou un roman policier mis en scène », expliquait Sophie Boissard, directrice générale de SNCF Immobilier à l'AFP.

 

Ce que n'explique pas la SNCF, c'est que son idée est avant tout de profiter de réhabilitation gratuite, sans y investir le moindre euro. Et pour ajouter une couche de culture, on peut lire dans le cahier des charges, « les équipes retenues faisant leur affaire personnelle des dépenses de toute nature nécessaires à la réalisation de leur projet ».

 

Autrement dit, les artistes impliqués se paieront le matériel nécessaire, pour leur plus grande gloire personnelle, et afin d'assurer le rayonnement du projet.

 

Pas vraiment une perspective qui enchante les syndicats pour qui « l'appel à projet “AMI” de la SNCF est grossièrement abusif ». Et de souligner que dans ses modalités, il cherche non seulement « à collecter des redevances d'usage du domaine public », mais également : 

  • à faire travailler des artistes pour qu'ils rendent accessibles au public des lieux actuellement inexploitables,
  • à obtenir de ces artistes qu'ils entreprennent pour cela, à leur frais, des démarches administratives contraignantes alors que la SNCF est seule responsable de ces lieux
  • à imposer aux artistes, par des conditions générales non négociables, qu'ils cèdent globalement leurs droits d'auteur à titre gratuit sur des œuvres futures alors que c'est interdit par le code de la propriété intellectuelle,
  • à obtenir de ces artistes qu'ils exposent leurs œuvres à son profit sans respecter le droit de présentation publique créé par le code de la propriété intellectuelle
  • à imposer aux artistes que la SNCF puisse utiliser leurs œuvres librement et à titre gratuit pour ses actions de communication

 

Et le tout avec une justification qui laisse pantois. Caroline de Jessey, de SNCF Immobilier, justifiait le non-paiement des artistes impliqués comme suit : « Nous mettons à disposition les lieux. Mais il faut que les projets soient de qualité et qu'ils soient faisables financièrement. Après, libre à chacun de faire connaître son projet et de faire appel à des mécènes. Ce n'est pas une boîte à cash. C'est de l'expérimentation avant tout. » (via Les Inrocks)

 

Les agences de communication ayant travaillé au projet ont certainement accepté les mêmes conditions de rémunération : l'expérimentation. On trouvera paradoxal, à raison, qu'en ces temps où l'expression droit d'auteur est brandie à tout bout de champ, ni les services du ministère ni d'autres syndicats culturels ne se soient émus des conditions proposées par la SNCF. 

 

Une pétition a tout de même été mise en ligne pour dénoncer ces pratiques pour le moins étonnantes, et les différentes organisations syndicales à l'origine de ce message n'excluent pas de porter l'affaire en justice. 

 

« Les appels d'offre et concours fautifs ou frauduleux sont légion dans les arts visuels », assurent les organisations qui « demandent l'abandon immédiat du programme AMI (sic) de la SNCF ». Une affiche détournée a d'ailleurs été mise en ligne, avec l'encouragement à la partager largement, pour dénoncer « l'appel au travail gratuit des artistes, pour valoriser le patrimoine de la SNCF ».

 

 

CAAP (Comité des Artistes Auteurs Plasticiens), SELF (Syndicat des Ecrivains de Langue Française), SNAA-Fo (Syndicat National des Artistes Auteurs), SNAPcgt (Syndicat National des Artistes Plasticiens), SNSP (Syndicat National des Sculpteurs et Plasticiens) et UNPI (Union Nationale des Peintres Illustrateurs).