"Pourquoi accepter que le prix d'un livre papier soit différent d'un ebook ?"

Nicolas Gary - 03.03.2015

Edition - International - Jean-Marie Cavada - livre numérique TVA - taxe GAFA droit


Le rapport de forces entre les distributeurs, les GAFA, est trop faible pour que les négociations soient justes avec les éditeurs, nous précisait l'eurodéputé Jean-Marie Cavada dans un entretien. Or, si l'on tient compte de ce que le livre numérique pèse pour très peu, chez les éditeurs traditionnels, n'ont-ils pas une force de négociation plus importante, actuellement ? Prenons l'exemple britannique, ou américain : les négociations ont définitivement tourné à l'avantage, majoritairement, d'Amazon. En France, le chiffre d'affaires de l'ebook est dérisoire, ou peu s'en faut : n'ont-ils pas tout intérêt à se dépêcher ? Et si on parlait un peu du livre, spécifiquement ?

 

 

Jean-Marie Cavada

Jean-Marie Cavada

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« C'est cette transition qu'il faut préparer avec force. Il faut que les éditeurs européens se regroupent plus fermement, et disent “Ça suffit !”. Les éditeurs de livres avaient un congrès à Strasbourg, en octobre dernier : la question était la suivante, alors qu'ils sont très disséminés, ils doivent se réunir pour représenter une coalition globale. » Et par ailleurs, « un problème très important va se poser : pourquoi accepte-t-on que le prix d'un livre papier soit différent d'un livre numérique ? C'est très dangereux : a-t-on une politique prix unique sur les deux formats, ou bien opte-t-on pour une fragmentation » ?

  

Autrement dit, la perspective de salut de l'édition passe par une simple opération : rompre avec son actuel morcellement, et avoir une politique tarifaire qui distingue numérique et papier à un ou deux euros. « Mais pas plus, parce que si vous les discriminez, vous allez perdre l'équilibre qui est impératif entre les deux supports. »

 

« J'entends souvent que le droit d'auteur est critiqué, parce qu'il est très faible. Le problème réside dans le rapport de force contractuel entre l'éditeur et l'auteur. » Et cette fois, on parle de droits d'auteur, dans le sens non plus juridique, mais financier. « Je ne vais pas signer avec un éditeur, s'il se moque de moi, en me proposant des droits de 0,2 %. Je n'irai pas chez lui. Je vais ailleurs, ou je décide de le publier par mes propres moyens sur le net. » 

 

« Le rapport ne doit pas tuer l'économie de la création artistique. » Or, la rapporteuse Julia Reda « se réfugie derrière des auteurs anonymes, pour parler des auteurs, en laissant croire, volontairement ou non, que tout le monde est au même niveau. Les gens dont c'est le métier, ils ont besoin d'être protégés. La plupart des auteurs connus ne sont pas riches. Seuls ceux qui sont dans les best-sellers le sont. Il faut donc faire preuve d'une certaine prudence. »

 

Ainsi, le droit d'auteur est donc indispensable à la vie culturelle : sa disparition ne permettrait pas aux petits de devenir grands. « Tuer le droit d'auteur, et affaiblir et disperser la création artistique revient à se demander qui devra payer. Le client, par ses appareils de lecture, ou le pourvoyeur, Amazon, Google ? » 

 

La France risque d'être condamnée, demain, pour avoir appliqué un taux réduit de TVA. Alors que l'ensemble de l'édition se sent un peu seule, comme en témoigne la campagne fébrile initiée par le Syndicat national de l'édition, où étaient les eurodéputés ? Alors même que le sujet de la TVA harmonisée fait l'objet d'une certaine unanimité au sein de l'interprofession européenne... « Je les vois beaucoup, les éditeurs. Mais aucun ne m'a demandé de l'aide. Nous aurions pu mettre en place une audition publique au Parlement, nous aurions fait venir les gens de la Commission, pour leur montrer... le droit chemin, si vous me passez l'expression. Du moins les dangers de leur décision. Nous pouvions avoir un mouvement de lobbying fort, en assemblant les éditeurs convaincus des autres États. »

 

« Il faut prendre secteur culturel par secteur, mais veiller à ne pas entamer le droit d'auteur, qui plus est à un bon niveau de rémunération pour les auteurs. Nous avons construit des systèmes pour que les industries culturelles tiennent. Mais les acteurs culturels subissent les négociations, plus qu'ils ne les initient. Ils ont tous envie d'aller sur internet, mais chacun dans leur coin. » Et ce, alors même que les éditeurs sont les catalyseurs des idées, et de leur diffusion.