Pourquoi la BnF n'a toujours pas dit oui au WiFi

Antoine Oury - 25.02.2015

Edition - Bibliothèques - réseau WiFi BnF - professeur Belpomme - santé publique réseau sans fil


Jusqu'à récemment, feu le « Labo » de la BnF attirait mystérieusement les usagers : pas forcément pour assister aux conférences ou présentations, mais simplement parce qu'il disposait d'une connexion WiFi. Car l'établissement ne dispose toujours pas dans son ensemble d'un réseau sans fil, pourtant demandé à cor et à cri par de nombreux chercheurs et étudiants. Mais l'installation se révèle un peu plus compliquée que celle d'une simple box à domicile...

 

 

Wifi

(Arkangel, CC BY-SA 2.0)

 

 

Un projet de connexion sans fil dans les salles de lecture de la Bibliothèque nationale de France avait été suspendu, dès 2008, et les syndicats des personnels de l'établissement ont démontré à plusieurs reprises leur opposition à l'entrée du WiFi dans l'établissement. Néanmoins, la question a été remise sur le tapis au cours d'un des derniers comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail organisé avec les personnels.

 

Les résultats d'un audit réalisé par un cabinet indépendant, commandé par la BnF, ont été dévoilés pour défendre l'installation du WiFi, mais immédiatement relativisés par Dominique Belpomme, médecin et professeur de cancérologie. « [Le professeur Belpomme] attire l'attention sur le fait que la BnF est un lieu public qui nécessite une sécurité sanitaire. L'étude réalisée par le cabinet d'audit est insuffisante, incomplète et présente des erreurs technologiques. Ce n'est pas l'intensité de la dose qui compte, mais la durée d'exposition », expliquent les syndicats dans leur compte-rendu.

 

« Le WiFi n'est pas bien toléré par certains sujets qui présentent une électro-hypersensibilité », précise le professeur Belpomme, interrogé par ActuaLitté. « Leur état est considéré comme pré-Alzheimer, car ils présentent des symptômes visibles au niveau du système nerveux », explique-t-il. « L'installation du WiFi créerait alors pour ces usagers une ségrégation, en interdisant l'entrée des lieux à une catégorie de la population. »

 

Les autres usagers, qui ne présentent pas d'électro-hypersensibilité, pourraient aussi pâtir d'une installation généralisée du WiFi : les adolescents et les jeunes adultes pourraient ressentir des maux de tête ou des troubles de la mémoire et de la concentration, et « ne pourraient pas tolérer de rester des heures dans une bibliothèque dotée d'un réseau WiFi ». Pour les personnels de la BnF, exposés de manière constante, les risques sont évidemment encore plus importants.

 

« Je me suis opposé formellement au tout WiFi, essentiellement pour des raisons sanitaires, mais aussi pour des raisons juridiques : au niveau du droit, nous allons nous acheminer vers des plaintes de plus en plus nombreuses, un peu sur le modèle de l'amiante », assure le professeur Belpomme. Un certain nombre de risques liés au WiFi sont déjà acceptés par la communauté scientifique, et le Colloque du 5e Appel de Paris à l'Académie Royale de Médecine, en Belgique, le 18 mai prochain, va porter ces risques à la connaissance de l'Organisation mondiale de la santé pour qu'ils soient reconnus comme tels.

 

L'alternative filaire, un accès satisfaisant

 

Pour éviter la ségrégation de certains usagers et l'inconfort pour les autres, le professeur Belpomme a suggéré à la BnF la mise en place de lieux sans WiFi. Mais l'utilisation du câble reste la meilleure solution, même « s'il paraît difficile de cabler partout ».

 

Une borne WiFi suffit pour créer un champ électromagnétique et donc une électrosensibilité : l'installation de plusieurs bornes créera donc un champ magnétique plus étendu, et une exposition probable à ce dernier. De plus, l'ordinateur relié en WiFi génère lui aussi un champ électromagnétique, auquel il sera donc impossible de se soustraire.

 

La solution filaire elle-même génère un faible champ électromagnétique, bien moins nuisible. Elle est déjà installée dans les salles de lecture, et la Bibliothèque universitaire des langues et des civilisations (BULAC), non loin de la BnF à Paris, a elle aussi adopté un système de connexion filaire dans ses murs. « À l'époque, ce n'était pas nécessairement un choix en terme de santé publique », rappelle Benjamin Guichard, directeur scientifique et responsable du pôle informatique de la BULAC. « Il s'agissait plutôt de neutraliser une crainte sur la pérennité de la technologie WiFi. »

 

De plus, l'architecture même de la BULAC ne favorisait pas vraiment l'option WiFi : il aurait fallu installer un très grand nombre de bornes pour assurer la répartition du signal et éviter les points de saturation à certains endroits. « L'avantage du filaire, c'est la grande stabilité de la connexion, ainsi que la connexion au kiosque de la BU, qui est complètement ouverte dès lors que l'on est câblé », précise le responsable du pôle informatique. Cela évite également la mise en place d'un portail d'identification, peu apprécié du côté des bibliothécaires.

 

 

Too many cables

(KIUI, CC BY 2.0) 

 

 

Le câblage filaire a été installé sur la totalité des places de la BULAC, ce qui « a aussi un coût ». L'installation du WiFi a été suggérée, mais le « contexte budgétaire délicat » aura finalement fait conserver l'option filaire.

 

Les inconvénients du filaire résident d'abord dans l'absence de prise en charge de certains appareils, tablettes et smartphones en premier lieu, mais également les ordinateurs portables de la marque Apple. Par ailleurs, le choix du filaire a imposé la mise en place d'une banque de prêt de câbles Ethernet et d'ordinateurs portables, pour éviter que le public ne reste en rade de connexion.

 

« Au départ, nous pensions que les lecteurs seraient munis de leurs câbles et que nous leur en prêterions en dépannage. Dans les faits, les lecteurs ne se présentent que très marginalement avec leurs propres câbles et nous les prêtons donc. C'est un prêt enregistré dans le compte du lecteur, ouvert à tous les lecteurs quel que soit leur statut, pour éviter le vol », explique Benjamin Guichard. « Les options de câbles Ethernet fixes et antivolés, comme cela peut exister à la BnF, étaient à nos yeux beaucoup trop coûteux et contraignants ; d'autant que nous pouvons ainsi remplacer facilement les câbles au fur et à mesure de leur détérioration. »

 

L'absence de WiFi au sein de la BULAC ne s'est pas révélée tellement dommageable : « Les utilisateurs de matériel Apple sont agacés, mais certains usagers se réjouissent de l'absence de WiFi, qui aide aussi à se déconnecter pour se concentrer », remarque Benjamin Guichard. Une enquête de satisfaction des publics avait été menée en novembre 2013, et certaines remarques portaient sur l'absence de WiFi. « L'intolérance des personnes électrosensibles au WiFi nous incite à limiter autant que possible les émissions d'ondes électromagnétiques dans l'enceinte de la BULAC », expliquait alors l'établissement.

 

Le souci relève plutôt de la logistique à mettre en place pour encaisser le nombre de prêts de câble Ethernet, qui ne constituent pas par ailleurs une tâche très gratifiante pour les personnels.

 

D'un point de vue documentaire, l'absence de WiFi, et donc de connexion au réseau pour les tablettes et smartphones n'était pas vraiment remarquée, jusqu'à présent. « Nous n'avons pas de compte lecteur de type application, ou de responsive design pour nos offres documentaires, et l'accès est donc déjà limité. Nous avons toutefois depuis peu une offre de monographies en EPUB, et l'accès au réseau sur ces appareils pourrait donc devenir pertinent, pour télécharger les documents », termine Benjamin Guichard.

 

La BnF prête à prendre ses responsabilités

 

Entre les murs de la Bibliothèque nationale de France, la question du WiFi plane depuis quelques années : en 2008, un projet d'installation de bornes WiFi avait été suspendu à la demande des personnels, alertés par leurs collègues de la ville de Paris. « Nous avons souhaité réinscrire ce sujet à l'ordre du jour, car il revient régulièrement dans les échanges avec les lecteurs, l'association des lecteurs et les chercheurs, sur Facebook, le site de la BnF ou à l'oral, sur site » explique Sylviane Tarsot-Gillery, directrice générale de la BnF.

 

« Nous n'en faisons pas une priorité majeure, mais l'installation du WiFi fait partie des mesures pour relancer la fréquentation », précise-t-elle. Une étude réalisée par un cabinet d'audit a été présentée par la BnF lors du CHSCT où la question du WiFi a été abordée, contestée par le professeur Belpomme. « Cette étude est basée sur les normes européennes en vigueur en matière de WiFi, car le professeur Belpomme conteste les normes françaises, moins restrictives. L'objectif était d'estimer le nombre de bornes nécessaires à une faible puissance, tout en apportant une bonne qualité de service ». Néanmoins, c'est ce point qu'a contesté le professeur Belpomme : « Ce n'est pas l'intensité de la dose qui compte, mais la durée d'exposition », rappelait-il.

 

La BnF en prend acte, et annonce la poursuite des études de faisabilité : « Nous allons prendre en compte les hypothèses discutées avec le professeur Belpomme et d'autres spécialistes, et en discuter avec les organisations syndicales », souligne Sylviane Tarsot-Gillery. « J'espère que, d'ici cet été, nous pourrons revenir devant les personnels avec des propositions », explique la directrice générale.

 

Jusqu'à présent, à l'instar de la BULAC, la BnF se concentrait elle aussi sur des connexions filaires : le développement va se poursuivre, avec comme objectif l'équipement d'une place sur deux en câbles de connexion. Contrairement à la BULAC, la BnF a fixé des câbles Ethernet aux tables, constatant que « les détériorations restent marginales ».

 

 

Salle ovale

La Salle Ovale du site Richelieu de la BnF (Groume, CC BY-SA 2.0)

 

 

Néanmoins, l'établissement constate que « toutes les places équipées de filaire ne sont pas utilisées. Certains usagers ne peuvent pas connecter leur appareil, et d'autres préfèrent conserver une certaine mobilité, ne pas s'attacher un fil à la patte. » Du coup, le développement du filaire est remis en question par cette occupation partielle des postes.

 

La BnF envisage donc de suivre les recommandations du professeur Belpomme, et de se tourner vers des zones distinctes, avec et sans WiFi. Dans une salle de lecture, par exemple, une zone serait couverte par le WiFi, avec des postes en filaire, une autre ne disposerait que de connexions filaires et serait hors WiFi, et, enfin, la banque de salle (zone des personnels), qui serait elle aussi exclue de la zone WiFi pour le confort des personnels.

 

« Certaines salles seront également totalement sans WiFi, car un réseau sans fil y est de toute façon trop délicat à installer, à cause de murs trop épais ou d'une profondeur trop importante sous le niveau du sol », explique Sylviane Tarsot-Gillery.

 

Fin janvier, le Parlement français a adopté une loi qui interdit notamment le WiFi dans les crèches et le limite dans les écoles, mais oblige également à indiquer si une zone est couverte par le WiFi, et donc un champ électromagnétique. Pour garantir à ses usagers et personnels une sécurité sanitaire, la BnF envisage de fournir à des lecteurs ou à des agents des dispositifs de mesure des taux d'ondes électromagnétiques, sur simple demande.

 

« Il faut pouvoir garantir la préservation de périmètres limités pour les champs électromagnétiques », annonce Sylviane Tarsot-Gillery. L'établissement souhaite ainsi mettre en avant un politique sanitaire responsable, tout en garantissant une qualité du service public : « Personne n'a encore de certitudes sur le sujet, et le médecin de prévention de la BnF a par exemple un avis plus mesuré que le professeur Belpomme sur la dangerosité des ondes. Il ne faut pas que le principe de précaution devienne un frein et un facteur d'immobilisme. » Un peu comme la voiture, dangereuse, mais dont l'usage n'est pas interdit.

 

La mesure précise des taux ainsi que la création d'espaces hors champs électromagnétiques seraient alors les bases d'« une relation de confiance avec le public et le personnel, sur des bases responsables », termine la directrice générale.

 

Mise à jour 16:29 : la CGT BnF a publié un article, dans la foulée du nôtre, pour indiquer que les organisations syndicales avaient toutes voté contre l'introduction du WiFi. Leur article détaille notamment l'intervention du professeur Belpomme, lors du CHSCT évoqué. « La direction a déclaré qu'elle passerait outre ce vote » affirme l'article.