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"Pratiques inacceptables" d'Amazon : qu'en sait Aurélie Filippetti ?

Nicolas Gary - 28.05.2014

Edition - International - Hachette Book Group - Aurélie Filippetti - position dominante


Évidemment, ce n'est pas aux États-Unis que l'on s'attendait à ce qu'une personnalité politique prenne la parole dans le conflit qui oppose actuellement Hachette Book Group à Amazon. Ou Amazon à Hachette Book Group. Sachant que Barack Obama s'est déjà compromis plus que largement en allant faire des courbettes au royaume de Jeff Bezos, on aurait eu l'impression d'un revirement de cuti, assez faramineux. En France, on n'a pas eu le même problème : « Une nouvelle étape a été franchie par le groupe de vente en ligne », clame haut et fort la ministre.

 

 

Aurélie Filippetti

ActuaLitté, CC BY SA 2.0 

 

 

Aurélie Filippetti, toujours prompte à accuser Amazon de tous les maux, vient de diffuser un communiqué de presse, sans aucune nuance, appelant « à la vigilance de l'Europe sur les tentations d'abus de position dominante d'Amazon ». En effet, la ministre « juge inacceptables les pratiques d'Amazon dénoncées par la presse américaine et par les professionnels allemands ». Elle évoque bien entendu les différents constats portés à la connaissance du public, et dont ActuaLitté a fait largement état, une tactique en trois points, très simple :

  • proposer des délais de livraison de 2 à 5 semaines
  • offrir des remises de moins de 10 % - peu commun chez Amazon
  • Inciter à acheter des livres d'un même auteur, publiés chez un autre éditeur

Un exercice de chantage qui "n'est pas tolérable"

 

Sauf que, depuis la semaine passée, Amazon a également décidé de bloquer les précommandes des futurs best-sellers du groupe américain, en empêchant ses clients de réserver par avance les ouvrages. 

 

Le cybermarchand, resté passablement muet jusqu'à lors, a pris, hier soir, la parole : « Si vous avez besoin d'un des titres concernés rapidement, nous déplorons la gêne occasionnée, et vous encourageons à acheter une version neuve, ou d'occasion, chez l'un de nos vendeurs tiers, ou l'un de nos concurrents. »

 

Et surtout, reconnaissant le problème dans les négociations qui ont lieu avec Hachette, d'avouer que la situation était pour l'heure sans issue : « Hachette a oeuvré de bonne foi, et nous admirons la société et ses dirigeants. Néanmoins, les deux sociétés ont jusqu'à présent échoué à trouver une solution. Encore plus malheureux, si nous gardons l'espoir, et travaillons dur pour parvenir à une solution dès que possible, nous ne sommes pas optimistes quant à une résolution prochaine. »

 

Pour la ministre de la Culture française, cette décision d'empêcher les précommandes est un exercice de chantage qui « n'est pas tolérable ». Ainsi, en « restreignant  l'accès du public aux livres de leurs catalogues pour leur imposer des conditions commerciales plus dures », le cybermarchand devient « une menace pour les éditeurs, mais aussi pour les lecteurs et les auteurs, pris en otage ». Et Aurélie Filippetti de faire parler la foudre : 

Alors qu'Amazon prétend faire tomber les frontières entre les écrivains et les lecteurs, il entrave aujourd'hui la diffusion de certains livres.  Or le livre n'est pas un produit comme les autres ; il est le vecteur des idées et des pensées. En empêchant des précommandes ou en allongeant les délais d'attente, Amazon empêche tout simplement des lecteurs d'avoir accès aux textes de leur choix !

Ces pratiques sont une nouvelle illustration du risque que représente la recherche de position dominante d'Amazon dans tous les pays au prix de pratiques commerciales agressives et destructrices de valeur pour toute la chaîne du livre.

 

La rue de Valois enjoint alors la Commission européenne à exercer « toute sa vigilance pour prévenir des situations d'abus de position dominante si celles-ci étaient attestées en Europe ». Et de souligner qu'en France, le ministère se bat pour « réintroduire des conditions d'une concurrence équitable dans la vente en ligne de livres ». Le pays oeuvre, par la voie législative, et démontre ainsi toute sa « volonté de préserver la richesse éditoriale et la diversité des canaux de vente de livres en France ». 

 

"ni noir ni blanc dans cette histoire. C'est juste un groupe de seigneurs"

 

Ce qu'il faudra retenir de cette saillie ministérielle, c'est qu'aucune organisation professionnelle, en France, n'est encore intervenue sur la question Amazon-Hachette. Le Syndicat national de l'édition, pas plus que le Syndicat de la librairie française, n'ont pour l'heure fait de commentaires officiels - et pour cause. Personne ne sait réellement ce qu'il en est du conflit, sinon qu'il porte sur des négociations commerciales, et qu'en l'état, la situation n'est certainement pas aussi manichéenne qu'Aurélie Filippetti le déclare. 

 

Parler de tentation d'abus de position dominante de la part du cybermarchand, c'est oublier que dans les négociations, autour d'une table, il y a forcément deux parties - au moins. Et qu'à ce titre, Hachette Book Group a dégainé le premier, en se victimisant dans la presse américaine, et qu'Amazon a réagi avec les armes qui sont celles d'un vendeur.

 

Comme le reprécisait Amazon dans son message, « négocier avec les fournisseurs pour des conditions acceptables », est le travail de tout revendeur. « Les fournisseurs décident des conditions dans lesquelles ils sont disposés à vendre à un détaillant. C'est réciproquement le droit d'un détaillant de déterminer si les conditions proposées sont acceptables, et de prendre les articles en conséquence. » Et dans ce contexte, une certaine liberté du commerce s'exerce, au moins.

 


London Book Fair 2014

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Or, si un large faisceau de présomptions pèse sur Amazon, pour l'heure, personne ne sait si les conditions proposées par Hachette Book Group sont acceptables, réellement, ni si le refus d'Amazon est réellement intolérable. Pour le coup, la ministre, qui aurait dû avancer à pas feutrés, en marchant sur des oeufs, manquerait peut-être de l'ensemble des précautions nécessaires. Comme le soulignait Teleread, « il n'y a ni noir ni blanc, ni bon ni mauvais dans cette histoire. C'est juste un groupe de seigneurs, dans leur société, qui tentent de se frayer un chemin vers un nouveau marché. Et les auteurs peuvent être pris en tenailles, mais uniquement parce qu'ils choisissent de rester dans ce marché ».

 

Et pour juger des enjeux, il faudrait être particulièrement bien renseigné - et ni Amazon, ni Hachette Book Group ne communiquent le moindre élément qui permettrait de saisir l'enjeu des négociations, pas plus que de définir les torts, et leur partage. Sollicité ce jour par ActuaLitté, Hachette n'a pas souhaité faire de commentaires sur la question.

 

Et la gratuité des frais de ports, alors ?

 

Ce qui est plus amusant, en revanche, c'est de constater que la ministre sort l'artillerie lourde, pour frapper à l'huis - en béton armé - d'Amazon, et qu'elle passe sous silence complètement la nouvelle offre de FNAC, Express+. Pour mémoire, cette solution va permettre aux clients de profiter de la gratuité des frais de ports sur les achats en ligne, et de contourner allègrement la future loi anti-Amazon, que la ministre évoque dans son communiqué. 

 

Calqué sur le modèle du service Prime d'Amazon, Express+ offre exactement les mêmes commodités, et permet à Fnac de mieux se positionner contre Amazon, dans le jeu concurrentiel, tout en balayant allègrement le projet de législation sur la vente à distance de livres. En effet,

si l'on interdit la gratuité des frais de port, et qu'Amazon peut malgré tout pratiquer une remise de 5 % du prix du livre sur lesdits frais de port, qu'adviendra-t-il ? Eh bien, la société va tout simplement assurer un peu plus de promotions pour son service Premium, et proposer aux clients de bénéficier de cet avantage, qui n'est pas une livraison gratuite - puisque l'on paye, indirectement, pour avoir des frais de livraisons offerts.

.../...

Si la loi interdit la gratuité des frais de port, Amazon pourra toujours arguer que, le livre n'est pas vendu avec un port offert, puisque le client a déboursé 49 € - oui, bien sûr, pour avoir la gratuité du port. Et quand bien même le livre deviendrait un produit non-éligible ? Eh bien Amazon facturerait quelques centimes pour la livraison, ce qui réjouira les actionnaires en manque de dividendes. Sauf qu'un savant calcul pourrait tout aussi bien permettre de soustraire des 49 € le coût du port, pour les livres, en considérant qu'il s'agit d'une sorte de provision...

 

Mais après tout, FNAC est une société française, qui a besoin de l'assentiment politique et ministériel, contre le géant américain, non ? Parce que, du point de vue des libraires indépendants, cette solution apportera un avantage concurrentiel assez évident, tout en renvoyant la législation à ses cartons. Selon que vous serez puissant ou misérable, n'est-ce pas…