Première approche de PNB pour les bibliothécaires français

Antoine Oury - 11.08.2014

Edition - Bibliothèques - prêt numérique en bibliothèque - PNB Aulnay-sous-Bois - livres numériques ebooks


Le Syndicat national de l'édition (SNE) et le ministère de la Culture se font fort de le rappeler et de le souligner : la France n'est pas en retard sur le prêt de livres numériques en bibliothèque. Le programme-pilote de PNB (Prêt Numérique en Bibliothèque), lui, est assurément en retard : prévu de février à juin 2014, il vient « seulement de commencer », nous expliquent les bibliothécaires responsables du service.

 

 

Fiche du livre Les Lisières, par Olivier Adam, dans le catalogue des bibliothèques d'Aulnay-sous-Bois

 

 

Le service PNB à destination des établissements de prêt à la particularité d'inclure la librairie locale, qui vend les exemplaires des livres numériques aux bibliothèques. Pour Grenoble, il s'agit de la librairie Feedbooks (comme le précise Hadrien Gardeur, cofondateur, en commentaire), pour Montpellier de Sauramps, et pour Aulnay-sous-Bois de la librairie Le Divan (avec ePagine en prestataire numérique).

 

La phase de test est pour l'instant réservée à groupe restreint de lecteurs, comme à Aulnay-sous-Bois, où un panel d'usagers a accepté de se prêter à l'expérimentation avant de rendre ses impressions sur le service. « La phase de test opérationnelle a véritablement commencé en juin » nous explique Cyrille Jaouan, qui coordonne la médiation numérique pour le réseau des bibliothèques d'Aulnay, soit 5 bibliothèques et un médiabus.

 

Les conditions de prêt ont été négociées avec les éditeurs, et sont bien entendu soumises à des modifications qui pourront intervenir dans les prochains mois : en phase de test, tous les paramètres sont mouvants. Néanmoins, le service est déjà structuré par des modes d'accès définis : les éditeurs ont proposé en premier lieu l'accès en streaming aux titres du catalogue, dans l'enceinte de la bibliothèque. « Mais aucun lecteur ne fait ça : personne ne va venir occuper un poste multimédia de la bibliothèque pour lire un livre numérique », déplore Cyrille Jaouan.

 

Le téléchargement reste la principale source d'accès réclamée par les bibliothécaires et utilisée par les usagers : le fichier peut être téléchargé directement sur le catalogue de la bibliothèque par l'usager inscrit, y compris depuis son domicile, dans Adobe Digital Reader, le logiciel de lecture et de gestion des autorisations d'Adobe. Ensuite, une connexion de son lecteur numérique à l'ordinateur permet de transférer le fichier, qui sera alors prêté pour 30 jours, soit une durée équivalente à celle du prêt papier. À l'issue de cette période, « il devrait être possible de prolonger le prêt directement depuis le catalogue. Toutefois, il faudra à nouveau connecter le lecteur à Adobe Digital Éditions pour renouveler le DRM [verrou numérique, NdR]. »

 

Moderniser la bibliothèque avec un fonctionnement désuet ?

 

On l'aura compris, les 12 titres pour l'instant proposés par le réseau des bibliothèques sont protégés par les DRM d'Adobe : ces derniers garantissent l'intégrité des fichiers, et en restreignent les utilisations : ainsi, il ne sera pas possible de copier et coller un texte, d'en imprimer un extrait ou de l'utiliser à des fins pédagogiques. « Ce sont autant d'éléments que nous avons soumis aux éditeurs, dans une discussion face-à-face. Le point positif de PNB, c'est qu'il a permis aux deux parties de découvrir des métiers qu'elles ne connaissaient pas du tout », souligne Cyrille Jaouan.

 

L'adoption d'Adobe Digital Reader semblait inévitable, mais elle ne permettra pas forcément aux utilisateurs les moins aguerris de tester la lecture numérique. Les bibliothécaires sont par ailleurs contraints de faire du service technique, en assistant certains usagers pour le téléchargement et l'installation de leur premier ouvrage. 

 

Toutefois, si la solution est à déplorer, elle est peut-être l'une des seules à pouvoir contenter les éditeurs en garantissant l'intégrité du fichier et la sécurité des échanges. L'autre possibilité serait le passage par une application, mais elle restreint alors la lecture aux tablettes et smartphones, en laissant de côté le lecteur ebook. 

 

L'autre point faible du modèle PNB, commun avec la plupart des offres de prêt numérique internationales, réside dans la vente de licence aux bibliothèques. Contrairement à l'ouvrage papier, acquis de manière définitive, les licences ont été mises en place pour palier à la l'absence de dégradabilité du fichier numérique. « Nous pouvons prêter un livre papier entre 30 et 50 fois avant le pilon, ce qui revient à une durée d'utilisation avant rachat de 3 à 8 ans selon les titres », explique Cyrille Jaouan.

 

Les licences des livres numériques se calquent peu ou prou sur ces estimations, même si certains éditeurs, comme Editis, jouent la surenchère par crainte d'une cannibalisation des ventes. Les données partagées par Feedbooks sont particulièrement explicites.

 

 

 

 

Une licence très courte comme celle d'Editis est problématique : le rachat de l'ouvrage chaque année génère des frais importants pour les établissements, étant donné qu'un exemplaire numérique est vendu en moyenne 2,5 fois plus cher que l'ouvrage papier équivalent. De plus, cela signifie qu'un ouvrage numérique emprunté par un lecteur pourrait disparaître du catalogue quelques mois plus tard, entachant la qualité du service public. 

 

Les bibliothécaires espèrent, pour améliorer la situation, que des conditions distinctes seront proposées pour les nouveautés et les fonds de catalogue : les plus restrictives pourraient s'appliquer aux best-sellers et nouveautés, quand les ouvrages plus vieux seraient plus facilement accessibles. Malgré tout, le public sera vraisemblablement plus demandeur en matière de meilleures ventes, et les licences des éditeurs ne proposent pas toujours le prêt simultané. Pour le réaliser, il faudra alors acquérir plusieurs licences - au prix fort.

 

« Les conditions s'harmonisent de plus en plus entre les éditeurs », note toutefois le bibliothécaire d'Aulnay-sous-Bois, même si la somme de travail supplémentaire pour la gestion du catalogue, ne serait-ce qu'avec une dizaine de titres, est conséquente. Par ailleurs, il faudra expliquer aux utilisateurs pourquoi il sera possible d'emprunter tel titre pour 30 ou 60 jours, pourquoi il est impossible de copier/coller dans celui-ci, etc.

 

L'interface d'administration d'Archimed, pour laquelle la bibliothèque paye une licence d'utilisation, permet aux professionnels de suivre le nombre de licences restantes, et donc de prêts disponibles. Le prix de l'accès n'est pas encore défini, et les premières conditions seront vraisemblablement disponibles à l'automne. À l'expiration des licences de prêt d'un ouvrage numérique, le bibliothécaire retourne sur le site de la librairie, pour acquérir de nouveau le titre.

 

L'autre souci, c'est que les conditions d'accès ne sont même pas claires pour les bibliothèques : éditeurs, diffuseurs et distributeurs s'entendent autour d'un contrat commercial, qui n'est pas accessible aux établissements. Cela génère de subites et inattendues hausses des tarifs comme le cas de Hachette, il y a quelques mois. Pour le livre papier, la situation est bien entendu totalement différente, puisque la remise de 9 % sur le prix public accordée aux établissements est universelle et connue de tous.

 

Un questionnaire a été préparé par les équipes des bibliothèques d'Aulnay, à destination des lecteurs testeurs, tandis qu'une réunion est prévue à la rentrée avec CAREL (Coopération pour l'Accès aux Ressources numériques en bibliothèques). En parallèle, un comité de suivi du ministère de la Culture devrait aussi se réunir au même moment.