Prendre les auteurs en otage, les lecteurs à partie : tactique Amazon

Nicolas Gary - 14.05.2014

Edition - Economie - Hachette Book Group - Amazon - vente de livres


Derrière l'affrontement entre Hachette Book Group et Amazon, une question plus importante se pose : la vente de livres en ligne basculera-t-elle dans les mains d'un acteur unique ? Alors qu'Amazon a décidé d'imposer des délais de livraison de 2 à 5 semaines pour les ouvrages de l'éditeur, c'est la vente au détail qui est réellement menacée - et par conséquent, les marges de manoeuvre des éditeurs, à l'avenir.

 

 

Shipments from Amazon

public.ressource.org, CC BY 2.0, sur Flickr

 

 

« Chaque cents que nous donnons à Amazon va aider à accélérer leurs efforts pour mettre un autre [libraire] indépendant hors de la course », explique le responsable d'une grande maison américaine. Or, si les hypothèses avancées par le New York Times, qui avait dévoilé l'affaire, sont justes, Amazon serait actuellement à la recherche de meilleures marges, sur la vente de livres - pour répondre aux attentes des actionnaires. 

 

Dans les négociations entre un éditeur et un libraire, il existe une remise, accordée selon différents éléments contractualisés, ou non. C'est à partir de cette remise que le libraire, en vendant le livre, va pouvoir réaliser sa marge de profit - un bien grand mot, toutefois. Évidemment, plus l'acteur est important, plus sa remise sera significative. Et si la firme de Seattle est à la recherche de meilleures marges, en s'attaquant à Hachette, et en limitant la commercialisation de ses ouvrages, la société frappe au porte-monnaie. 

 

Nous l'avons déjà vu, ce comportement de négociations existe dans tous les domaines de la vente au détail : un marchand discute avec son fournisseur, pour obtenir l'achat de produit en gros, aux meilleurs coûts possible. Quand on dispose de la puissance de feu d'Amazon - 74,45 milliards $, contre 7,216 milliards $ pour Hachette Livre durant l'année 2013 - les négociations peuvent rapidement tourner court. 

 

Les agents dans la Matrix

 

Sur le marché américain, l'agent est l'éminence grise incontournable, et ces derniers étaient pris dans les échanges entre le cybermarchand et l'éditeur, selon toute vraisemblance. Et certainement, les efforts réalisés par Amazon accentuent la pression que les auteurs peuvent exercer sur leur éditeur - et pourquoi pas, les inciter à signer chez Amazon, qui se montre toujours séducteur à leur égard. C'est d'ailleurs ce que confirme un autre éditeur US, pour qui il est essentiel que les éditeurs du groupe maintiennent un contact permanent avec les auteurs et les agents, afin d'assurer la pérennité du commerce du détail. 

 

Si les agents n'ont aucune peine à soutenir la librairie indépendante, ces derniers ne sont pourtant pas disposés à tout accepter : chargés de défendre leurs auteurs en priorité, ils estiment que l'éditeur aura une grande part de responsabilité dans les prochains échanges… à la signature de nouveaux contrats avec les écrivains. Et si l'affrontement entre Hachette et Amazon s'éternise, on risque de sentir monter la grogne. 

 

 

ebooks kindle amazon

libraryman, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr

 

 

Chez Trident Media Group, Robert Gotlieb, le président, assure que la recherche de marges chez Amazon est une vraie nouveauté - mais pas uniquement sur le secteur du livre. Le mieux serait donc que les négociations entre les deux groupes se déroulent le plus rapidement possible, avant que les auteurs, les agents, et les clients, ne finissent par se lasser du bras de fer. Le point de bascule est fondamental, à ce moment : trouver une solution qui contente toutes les parties ne sera pas chose aisée…

 

Angoisse de revendeurs

 

Il faut considérer que l'arrivée d'un monstre, comme Alibaba, sur le marché en ligne représente une concurrence assez inédite pour Amazon, qui avait pris ses aises - et semblait véritablement indétrônable. Sauf que, au risque de verser dans les bons sentiments, le livre ne peut pas être une couche-culotte comme les autres : c'est un produit, commercialisé, mais qui a des implications culturelles difficiles à retrouver dans le domaine des couches. 

 

L'an passé, quand Time Warner Cable avait tentait de mettre la pression sur l'un de ses fournisseurs de contenus, CBS, l'addition avait été salée : 300.000 clients avaient déserté le service, et moralité, le revendeur de contenus l'avait eu dans l'(ali)baba. Amazon fournit des milliers d'emplois aux États-Unis et sur la planète, et un échec des négociations face à Hachette pourrait avoir des conséquences funestes. Modestes, mais désagréables.

 

Un certain nombre d'auteurs a déjà fait valoir que les pertes commencent à se faire sentir - et que la diminution ne fera que s'accélérer avec le temps. Manifestement, personne ne semble croire que les clients feront l'effort d'aller acheter chez les autres libraires, les ouvrages papier. Et dans le même temps, les versions Kindle continuent d'être proposées et commercialisées, dans l'intérêt immédiat de la firme.