Préserver la librairie indépendante des remises des grandes surfaces

Nicolas Gary - 18.08.2013

Edition - Justice - librairie indépendante - Québec - régulation


La discussion se poursuit au Québec, pour établir une législation permettant aux éditeurs de fixer un prix unique de vente pour les livres, sur le territoire. Un projet qui provoque les conflits que l'on devine, alors que tout un chacun veut oeuvrer à une meilleure diffusion des ouvrages. Pour l'UNEQ, organisation représentant les écrivains du Québec, l'une des solutions passe par cette réglementation, et plus particulièrement en ciblant les remises pratiquées.

 

 

 

 

 

 

Ce 19 août doit en effet s'ouvrir les travaux de la Commission de la culture et de l'éducation à Québec. La présidente de l'UNEQ, Danièle Simpson a présenté un mémoire, dans lequel elle souligne :

une politique de réglementation du prix du livre s'impose de façon urgente afin d'assurer la survie du réseau de librairies à travers le Québec qui se trouve fragilisé notamment par un recul de ses ventes.

 

Les fermetures de librairies se constatent aisément au Québec, et les différentes organisations professionnelles ont déjà tiré la sonnette d'alarme sur cette question. Et Sylvie Desrosiers, membre du conseil d'administration ajoute : 

si l'on veut éviter un appauvrissement de la bibliodiversité, le statu quo n'est plus envisageable puisque, dans le contexte actuel, les librairies pourront de moins en moins courir le risque d'offrir des titres qui sortent des sentiers battus ou qui ne sont pas l'œuvre d'auteurs à succès.

 

L'une des premières solutions passerait par une limitation des rabais que pratiquent les commerces du livre : 10 % maximum sur les nouveautés, durant une période de neuf mois. Nous sommes bien loin des conditions d'application de la loi sur le prix unique du livre en France, mais l'UNEQ prend également exemple sur l'extension numérique de la loi Lang. Cette mesure serait en effet appliquée au format numérique des ouvrages, considérant que, justement en France, la régulation a permis la structuration d'un réseau de librairies indépendantes, sans que cela ne se fasse au détriment des autres vendeurs de livres. 

 

Le gouvernement québécois est ainsi invité à intervenir dans les meilleurs délais sur cette question, et « adopter les dispositions législatives appropriées pour mettre en place un tel encadrement ». Le marché québécois a compté plus de 6500 nouveautés en 2011. 

 

Les 10 % évoqués par l'UNEQ ne sortent pas du chapeau : dès novembre novembre 2012, l'Association des Libraires du Québec mettait en avant ce chiffre, qui permettrait aux indépendants de profiter des nouveautés. « La diffusion du livre est un enjeu qui concerne tout le monde. Le projet de réglementation que nous proposons a des chances réelles, à notre avis, de faire l'objet d'un large consensus à l'Assemblée nationale. Le Québec pourrait faire comme le Mexique qui, il y a quelques années, a adopté une loi de même nature avec la quasi-unanimité des parlementaires », expliquait Serge Poulin, président de l'ALQ.

 

Librairie indépendante et grandes surfaces

 

Or, rapporte le Huffington Post, la cible de cette remise, et de la mesure, c'est bien la grande surface. Dans le mémoire présenté par l'UNEQ, on souligne que ces établissements peuvent contenir jusqu'à trois cent fois plus d'ouvrages qu'une librairie « soit un pour cent des quelque 30 000 nouveautés que l'on peut trouver dans les librairies au cours d'une année. Hors d'une librairie, quelle place y a-t-il donc pour la poésie, l'essai de réflexion, le roman d'exploration ? Si une telle question ne frappe pas par son évidence, posons-la autrement: les premiers romans de Dany Laferrière, de Jocelyne Saucier et d'Éric Dupont auraient-ils été vendus dans les grandes surfaces avant que ces auteurs ne deviennent célèbres » ?

 

Pour sauvegarder les points de vente et parvenir à une concurrence moins effrénée, il faudrait donc limiter les possibilités, et assurer quelques mois de commercialisation équitable entre les marchands. Au moins, explique Mme Desrosiers, pour éviter l'inéluctable « appauvrissement culturel ». Les chiffres sont un peu plus anxiogènes concernant la librairie indépendante : 20 fermetures de librairies depuis 2010, dans dix régions du Québec. Avec pour conséquence de nuire directement à la vitalité de la production de livres québécois, alors même qu'une nouvelle génération d'auteurs émerge - et a besoin du soutien des librairies indépendantes. 

 

Le ministre de la Culture Maka Kotto, expliquait début juin : « Il est impératif que cette perspective réglementaire fasse l'objet d'un débat public tout en gardant à l'esprit que le livre reste la plus importante industrie culturelle au Québec, avec des ventes évaluées à près de 800 M$ par an. En outre, notre objectif est de fournir le meilleur accès au livre pour les citoyens, de veiller à sa diversité ainsi qu'à la vitalité des acteurs québécois de la chaîne du livre. » 

 

À plusieurs reprises, les professionnels français ont apporté leur soutien aux confrères québécois, soulignant l'importance de la régulation en France, mais également les bienfaits de la loi Lang sur l'industrie du livre. Vincent Montagne, président du SNE assurait que « l'adoption d'un prix unique du livre au Québec contribuerait à préserver et promouvoir la diversité culturelle en application de la Convention de l'UNESCO, sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, que nos deux pays ont contribué à établir ».

 

Il est toujours possible de se renseigner sur le site Nos livres à juste prix, lancé voilà quelques années, pour informer le public et le sensibiliser à ces questions.