Prêt numérique : La France favorise le protectionnisme américain

Nicolas Gary - 07.04.2014

Edition - Bibliothèques - Prêt numérique en bibliothèques - Aurélie Filippetti - Couperin


Le Consortium Couperin, en charge des évaluations, des négociations de et l'organisation d'achat de ressources pour les bibliothèques universitaires a diffusé le 14 mars dernier un communiqué concernant le projet Prêt numérique en bibliothèque. Alors que la ministre de la Culture a consacré l'année 2014 comme dédiée aux établissements de prêts, tout porte aujourd'hui à croire que PNB sera la grande avancée, en permettant le prêt d'ebooks aux usagers. Couperin a toutefois quelques réserves. 

 

 

ALA-ebook
algotruneman, CC BY NC SA 2.0

 

 

Considérant que « son développement aura immanquablement des répercussions sur l'ensemble de la chaîne de diffusion du livre numérique en France », le Consortium tient à affirmer sa position. PNB est aujourd'hui en phase expérimentale, et souhaite reproduire l'actuelle chaîne du livre papier, en l'appliquant au monde numérique. Avec la louable intention « de confirmer la librairie comme partenaire commercial des bibliothèques ». 

 

Dans ce projet, Dilicom a été choisi comme « tiers de confiance », en tant que solution technique qui assurera la connexion entre les différents acteurs : éditeurs, libraires et bibliothèques seront donc liées par l'outil mis en place. Cependant, Couperin déplore « le manque criant d'offres constituées et pertinentes de livres en langue française pour les bibliothèques ». Et ce, que ce soit dans le domaine de la recherche que pour les manuels. L'approche PNB est donc louable, en tant que nouvelle solution, mais Couperin souhaite rappeler quelques expériences, qui se déroulent à l'étranger, et devraient apporter de l'eau au modèle économique.

 

• au Québec, une plate-forme lancée en mars 2012, « pretnumerique.ca », fonctionne en concertation avec l'ensemble des acteurs concernés et l'aide du Ministère de la Culture. Plus de 265 000 prêts numériques ont été effectués depuis, sans contraintes techniques excessives pour les bibliothèques partenaires ; 

• des modèles économiques innovants conçus par des fournisseurs étrangers permettent aux bibliothèques un pilotage très fin des collections. La plupart associent les usagers au travail de sélection et sont au plus proche de leurs besoins : location du livre, modification du périmètre des collections en fonction des consultations, acquisition définitive des ouvrages les plus consultés. Ces offres doivent être encouragées ; 

• dans certains pays scandinaves (par exemple, le projet « Ebib » en Finlande) ou en Grande- Bretagne, des appels d'offres pilotés par les consortia ont facilité la mise à disposition de corpus d'ouvrages en libre accès pour l'ensemble des bibliothèques membres ; 

• à l'inverse, le marché américain du livre électronique apparaît à de nombreux égards comme un contre-exemple : droit de prêt numérique restreint, retrait unilatéral des œuvres du catalogue sans préavis, rupture du dialogue entre éditeurs et bibliothécaires, refus de commercialisation, surcoûts pouvant aller jusqu'à dix fois le prix public. 

 

Sauf qu'en l'état, PNB négligerait « particularités et l'hétérogénéité des publics de l'Enseignement Supérieur et des missions de ses établissements, PNB risque de brider l'innovation en France ». Et de souligner plusieurs points essentiels : 

 

• les modes d'accès consistent en une reproduction de la consultation du livre, sans prise en compte des avantages du numérique. Chaque livre possède une durée de prêt et un nombre d'accès limité. Il semble impossible pour les membres de Couperin de gérer cette multiplicité de droits, imposés arbitrairement par chaque producteur ; 

• à cause des mécanismes liés à la loi sur le prix unique du livre numérique du 26 mai 2011, les conditions tarifaires valables pour PNB seront appliquées sur le territoire par tous les détaillants. L'achat par bouquet n'est ainsi pas prévu. A terme, il s'agit d'une menace pour le travail de négociation mené par Couperin, qui permet pourtant d'analyser les attentes et besoins de chacun ; 

• surtout, PNB prévoit de rendre automatiquement indisponible un livre acheté après un certain nombre de consultations ou une certaine durée de détention. Cette mesure est inspirée d'un mécanisme de protection mis en place par l'éditeur HarperCollins aux États-Unis. Il s'agit d'une régression inacceptable, en complète opposition avec les missions de préservation et de transmission de l'information qui exigent la garantie d'un accès durable aux fichiers. 

 

Il semble donc essentiel que le modèle PNB évolue, et qu'une discussion s'ouvre entre Dilicom, les éditeurs et le réseau Carel [NdR : équivalent de Couperin pour les bibliothèques publiques]. À ce titre, Couperin rappelle l'importance des phases d'élaboration au cours desquelles sont associés les différents partenaires concernés par un pareil projet. 

 

Et de renvoyer à la lecture des Dix commandements à l'éditeur d'ebooks pour une offre idéale, diffusé en septembre 2012, et plus spécifiquement du point 10.

 

10. Innover, expérimenter en partenariat

Les usages de ces nouveaux documents et de ces nouveaux supports de lecture n'étant pas encore fixés, ils pourraient donner lieu à une approche expérimentale des offres, tout en se donnant la possibilité de modifier ces offres si elles ne correspondent pas aux usages constatés. Quelques exemples de pratiques innovantes :

  • L'élaboration de nouveaux modèles économiques : dispositif d'acquisition progressif par titre prenant en compte les mises à jour ; des tarifs dégressifs en fonction du volume souscrit.
  • L'absence de DRM sur les documents téléchargés, remplacées par un filigrane portant le nom de l'utilisateur, ainsi que son institution d'appartenance.
  • La personnalisation des plateformes de téléchargement ou du visuel (présence d'un bandeau aux couleurs de l'institution) pour rappeler l'origine de la ressource et de son financement.