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Prêter des livres numériques en bibliothèque menace la librairie

Nicolas Gary - 21.05.2014

Edition - Bibliothèques - prêt d'ebook - bibliothèques françaises - Numilog


La semaine passée, plusieurs acteurs européens du livre étaient réunis pour évoquer un grand enjeu : le prêt de livres numériques dans les bibliothèques. Plusieurs pays étaient présents pour présenter la solution nationale qui a été adoptée, et quelques données chiffrées sur ce nouveau marché. Selon les documents dont ActuaLitté a pu prendre connaissance, il semble que le territoire français soit très clairement orienté vers deux solutions : Numilog et PNB, Prêt Numérique en Bibliothèque. 

 

 

Diving into Digital Books 4

lib-girl, CC BY SA 2.0, sur Flickr

 

 

À ce jour, le marché du livre papier représente 670.000 titres, contre 120.000 ebooks. Selon une enquête de mars dernier, en 2013, 15 % de la population française avait lu un ebook, et ce marché représentait 1,4 % du marché du livre - donnée à confirmer, souligne le Syndicat national de l'édition. Il n'était que de 0,9 % en 2012. Toujours l'an passé, les Français disposaient majoritairement d'un ordinateur portable en guise d'appareil de lecture numérique - à 65 %, contre respectivement 49,7 % pour les smartphones, 29 % pour les tablettes et 1 % de lecteurs ebook  (données GfK).

 

La librairie menacée par le prêt d'ebook en bibliothèque

 

Les bibliothèques publiques de prêt ne disposent pas d'informations particulièrement bien mises à jour : on sait simplement qu'en 2008, selon le ministère de la Culture, 28 % des Français se sont rendus dans un établissement de prêt. On constatait également, en 2012, que pour 1 livre emprunté, deux étaient achetés. 

 

Le marché des bibliothèques pèse 5 % du marché du livre, le reste étant réalisé par les ventes au détail. En revanche, pour les livres universitaires, le marché B2B (vente à destination des professionnels) est très important. Enfin, sur l'année 2014 (sic), 12,8 millions € ont été rapportés par la loi sur le prêt de livres. 

 

Au cours de l'année 2014, l'offre de prêt numérique en bibliothèque aurait grandi, considère le SNE : Numilog disposerait de 70.000 titres, contre 7000 pour Prêt numérique en Bibliothèque. En face, izneo, Cairn, Cyberlibris et L'Harmathèque réunis pèseraient 40.000 exemplaires, incluant des ouvrages en langue étrangère. Or, pour la constitution de l'offre, le ministère de la Culture a travaillé avec les différentes organisations, pour produire des recommandations sur le prêt numérique : à Lyon, en août prochain, seront ainsi présentées les meilleures pratiques dans le domaine.

 

Toutefois, pour répondre aux contraintes, les acteurs du livre doivent prendre en compte plusieurs points essentiels

  • l'expérience utilisateur
  • le rôle culturel et social des bibliothèques
  • le respect du marché BtoC (vente au détail)
  • une rémunération équitable des auteurs
  • le rôle des librairies

Le SNE considère qu'il faut associer les librairies au prêt de livres numériques en bibliothques : « Si le marché de l'ebook devait croître de manière significative, à l'avenir, et si les acquisitions de livres numériques devaient avoir lieu en dehors des librairies, [ces dernières] disparaîtraient ». C'est, à peu de choses près, ce que le groupe Hachette considère, lorsqu'il s'exprime sur la question de la lecture en streaming. Pour beaucoup, la présence des librairies dans la chaîne du livre numérique, à destination des bibliothèques, n'est pas un impératif - du moins, pas la solution unique à mettre en place. D'autres médiateurs pourraient intervenir - comme les fournisseurs d'offres streaming. 

 

En France, plusieurs solutions sont à l'épreuve, assure le SNE : accès limité/période de prêt limitée, streaming et téléchargement, en ligne, sur place ou offre à utilisateur unique ou multi-utilisateurs. Et de prendre deux exemples, pour montrer quelles sont les approches actuelles.

 

Numilog, PNB, les modèles français pour l'Europe

 

Celui de Numilog, mis en place en 2006, propose donc 70.000 titres, avec une offre en français, anglais, allemand, espagnol ou portugais. 135 bibliothèques en profiteraient à l'heure actuelle. Que ce soit en streaming ou en téléchargement, les ebooks peuvent être consultés sur tablette ou lecteurs ebook. « La durée de prêt est définie par la bibliothèque, et lorsque les les titres sont téléchargés par les lecteurs, les systèmes de DRM assurent que les fichiers ne seront utilisables que pour un temps donné. » Récemment, Numilog a également lancé une solution BiblioAccess, permettant aux bibliothèques d'acheter directement leurs ebooks aux librairies. 

 

L'autre acteur mis en avant, au niveau européen, c'est donc Prêt Numérique en Bibliothèque, offre résultant de l'interprofession, articulée autour de DIlicom, accompagnée de 30 acteurs du livre, en France et en Belgique, libraires, éditeurs, bibliothécaires. 

  • Les offres sont définies par les éditeurs, et couvrent tous les modèles existants : l'utilisateur peut lire en ligne (in situ ou ex situ), ou après avoir téléchargé un EPUB ou un PDF (avec DRM)
  • Achat de livres numériques par les bibliothèques via leur librairie
  • Le nombre d'accès simultané, le nombre et la durée du prêt, sont définis par les bibliothèques
  • L'offre de prêt numérique est présentée à l'utilisateur directement sur le site de l'établissement.

Avec 7000 titres actuellement au catalogue, et prochainement, 20.000 après intégration du catalogue Hachette/Numilog, PNB est présenté comme une solution où bibliothèques et librairies travaillent ensemble. Trois établissements testent actuellement la solution

  • Grenoble, avec Feedbooks comme libraire et De Marque en prestataire technique
  • Montpellier, avec la librairie Sauramps et Archimed
  • Aulnay-sous-Bois, avec la librairie Le Divan, et Archimed

Le consortium Couperin était intervenu, voilà quelque temps, pour déplorer « le manque criant d'offres constituées et pertinentes de livres en langue française pour les bibliothèques ». Était particulièrement pointée l'approche de PNB, en tant que processus intéressant, parce qu'expérimental, mais avant tout contraignant et peu réaliste. « PNB prévoit de rendre automatiquement indisponible un livre acheté après un certain nombre de consultations ou une certaine durée de détention. Cette mesure est inspirée d'un mécanisme de protection mis en place par l'éditeur HarperCollins aux États-Unis. Il s'agit d'une régression inacceptable, en complète opposition avec les missions de préservation et de transmission de l'information qui exigent la garantie d'un accès durable aux fichiers », pointait Couperin.

 

Selon le SNE, l'avenir du prêt numérique passera par une observation des évolutions d'usages et des impacts, autant que des besoins, sur le marché B2C des librairies. Mais pour le syndicat, les conclusions sont évidentes : non seulement le marché de l'ebook en B2C est encore naissant, mais il nécessite surtout que l'on poursuive les expérimentations B2B.

 

Pour les bibliothèques, plusieurs questions se posent : le budget, la formation et l'équipement, d'autant plus que ces lieux sont essentiels dans la diversité culturelle, que ce soit pour l'accès aux fonds de catalogue, autant que dans le soutien aux nouveaux auteurs. Enfin, conclut le SNE, il n'est pas nécessaire « que les autorités publiques légifèrent, mais plutôt qu'elles apportent un soutien aux bibliothèques dans cette transition ».