medias

Printemps doux-amer dans la Russie de toujours

Auteur invité - 11.05.2020

Edition - International - printemps doux amer - Russie coroanvirus pandémie - crise sanitaire Russie


CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — Le printemps est là et éclate dans la splendeur des cerisiers de mon jardin parés pour la fête du retour de la nature ! La Cerisaie d’Anton Tchekhov n’a qu’à bien se tenir. Dimanche ! Jour de petit-déjeuner spécial et de pâtisseries originales faites maison en cette période de confinement ! Voilà mon téléphone qui se met à grésiller et un joyeux Christos voskres ! saute à l’écran avec la grâce de l’alphabet cyrillique. Je m’empresse de renvoyer la formule traditionnelle : « Oui, il est vraiment ressuscité » ! 
 
par Alain Délétroz


Cathédrale du Christ sauveur Moscou


Les messages s’enchaînent de mes amis éparpillés dans l’immense Russie, en Ukraine, en Biélorussie, en Ouzbékistan. Le patriarche de toutes les Russies a célébré la messe de la résurrection sous les ors éclatants de l’église du Christ-Sauveur à Moscou, avec tout le faste de la liturgie orthodoxe, mais sans le peuple. Une église vide dans laquelle quelques clercs s’activent et chantent face à des caméras, seuls autour du Patriarche, tout comme son frère ennemi, le Pape de Rome avait célébré sa Pâque une semaine plus tôt dans une basilique Saint-Pierre vide de toute trace de croyants confinés. 

Encore un « Christ est ressuscité » sur mon téléphone. Mais cette fois c’est mon filleul de 22 ans, qui commence à trouver le temps long, seul dans son appartement de Moscou. C’est la première fois qu’il vit loin de ses parents. Son premier emploi dans une grande banque du pays lui procure un revenu d’un confort encore jamais vu dans sa famille.

Il s’est donc loué cet appartement moderne, trois semaines avant le confinement, et m’en fait découvrir avec fierté les contours par le truchement de la caméra de son téléphone. Il sait que je serai enthousiasmé par le bar de la cuisine.

Puis il s’approche de la fenêtre et m’annonce une surprise. L’image s’exfiltre dans la brume glaciale de ce matin de printemps moscovite, parcourt des arbres encore tout engourdis qui exhibent quelques timides bourgeons et se cadre sur une splendide église qui lance vers le ciel ses bulbes couverts d’or, « car en Russie, on couvre les coupoles d’or fin, afin que Dieu remarque plus souvent la Russie » comme le chantait si joliment Vladimir Vyssotski, pourtant athée.

Les cloches carillonnent joyeusement une mélodie de résurrection. « Vois-tu ce que j’ai devant moi, parrain ? Essaie de deviner dans quel quartier se trouve mon appartement ! » Légèrement penaud de ne point reconnaître ce qui s’apparente pourtant à un haut lieu de la vieille Moscou, je donne ma langue au chat. Mon filleul triomphe. « Tu ne pouvais pas la connaître, cette église est toute neuve, elle a été construite en cinq mois ! » Vitesse ahurissante des bâtisseurs d’orthodoxies modernes…

La cathédrale du Christ Sauveur où le Patriarche Kiril a célébré la messe de Pâques est aussi ressortie de terre en un temps record en 1995. Détruite sous Staline, qui voulait y élever un immense palais des soviets surplombé d’une gigantesque statue de Lénine, la cathédrale s’est bien vengée : le sol, en bordure de la Moskova, était trop meuble pour un bâtiment de cette ampleur. Le pouvoir soviétique dut se contenter d’y implanter une piscine publique. En 1995, le président Eltsine décida de reconstruire la cathédrale qu’on vit ressurgir en quelques mois.

Alors que nous plaisantons sur l’opportunité de la pandémie pour changer les constitutions et permettre aux dirigeants au pouvoir en ce moment de préparer un « après » coronavirus qui ne soit surtout pas un « après dirigeants actuels », mon filleul m’envoie un lien sur Youtube qu’il appelle « notre réponse artistique à la pandémie ». On y voit Semion Sliepakov et son orchestre, tous confinés et dans leurs appartements respectifs, insulter en mots de bistrots à la grossièreté calculée ce virus auquel il est demandé de nous laisser en paix, même si pour cela on nous « change la constitution jusqu’à quinze fois par semaine ».


 
Nous éclatons d’un rire de confinés, réunis par les vertus du virtuel, d’un rire bien réel qui fait du bien : l’humour n’est jamais loin dans la Russie en souffrance.

Car la Russie souffre comme le reste du monde. Le journaliste et polémiste Maxim Chevtchenko qui annonçait à la radio, fin février, que ce virus n’était qu’une invention de la propagande américaine pour détruire l’économie russe et européenne, poste désormais des interviews du personnel médical qui le soigne, dans la zone rouge de l’hôpital où il a été interné d’urgence après avoir contracté le Covid-19.

Parmi les souhaits de guérison rapide sous ses vidéos, certains commentaires laissent percer leur amertume : « Alors, ce virus n’est-il que de la propagande, cher Maxim » ? Les réseaux sociaux grésillent des doutes largement partagés sur les statistiques officielles et balancent entre fierté et ironie face au déploiement de médecins russes en Italie ou à l’avion d’aide que Moscou vient d’envoyer à Washington ! « Nous aidons les Américains maintenant ? Heureusement qu’ils ne voient pas nos besoins ici… »

Les critiques envers l’impréparation du gouvernement et sa lenteur dans la prise de décisions font écho à celles que l’on peut trouver sur l’ensemble de nos réseaux sociaux occidentaux : incurie en Grande-Bretagne, confinement drastique et jupitérien en France, folklore dans l’application des mesures en Belgique, un déconfinement aussi « rapide que possible et aussi lent que nécessaire » en Suisse, sans parler du temps précieux perdu aux États-Unis pour des raisons idéologiques.

Pour une fois, face à cette pandémie et à la cacophonie des réactions officielles dans les pays occidentaux, les Russes ont le sentiment d’être logés à la même enseigne que nous et de voguer sur le même bateau que le reste du monde. Malgré la colère, l’angoisse et les attentes, tout comme dans la fameuse pièce de Tchekhov, les Russes rêvent de traverser la crise sans avoir à vendre leur cerisaie qui, l’an prochain, refleurira pour saluer le retour du printemps dans une Russie renouvelée…


La Cerisaie d’Anton Tchekhov en français mise en scène par Michel Favre 2012 :


Вишневый Сад А. Чехова, режиссер: Галина Волчек, 2006 г.



Analyste politique et spécialiste de questions humanitaires, Alain délétroz travaille en Russie et dans l’espace ex-Soviétique depuis plus de vingt ans. Sa passion russe a, toujours, guidé son écriture. Russie, Les cendres de l’empire est sorti en octobre 2014 aux éditions Nevicata.


Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


Commentaires
Pauvre et vaillant peuple russe traversant les siècles sous la férule de pouvoirs ,pour le moins, autoritaires.
Quel bel article, si bien écrit et avec beaucoup d'humour.

Et quelle différence entre les Russes et nous : prendre la vie du bon côté, avec humour et beaucoup de... dérision.

Quelle fierté... Quelle belle leçon d'espoir... et quelle absence de dogmatisme : c'est rafraîchissant...
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.